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Fiche : Ephéméride
 
 
   
 
PROLOGUE




Il y avait du vent comme je m’y attendais, un vent chaud qui vous fouette et vous dessèche la peau. Je me rendais à l’emplacement indiqué avec pour seul guide ma carte et ma boussole de Magellan. Il me fallait trouver l’emplacement exact.
Le moteur du pick-up m’inquiétait de plus en plus.
Il me restait une bonne dizaine de kilomètres à parcourir, sans compter le retour. Je me disais que par cette chaleur je ne tiendrais pas bien longtemps. J’étais en train de me déshydrater, je sentais le flux du sang qui martelait mes tempes et mes gencives. Ce flux était de plus en plus fort et je me surpris à comparer la mécanique de mon corps à celle de la voiture.
Je me demandais laquelle allait rompre la première.
Le moteur s’emballa brusquement dans un vacarme assourdissant. Si je n’avais pas été aussi mal en point et fatigué, j’aurais sûrement fait un arrêt cardiaque, foudroyé de terreur par le râle et l’agonie de mon véhicule. Il y eut encore quelques toussotements, un long sifflement plaintif et plus rien. Le moteur du pick-up venait de rendre l’âme. Je ne pus que réprimer un rire quand je me surpris à le saluer devant tant d’héroïsme et d’abnégation.
Il ne devait rester maintenant que deux ou trois kilomètres, tout au plus. Je devais continuer à pied. Si le bon sens avait prévalu en cet instant, j’aurais attendu aux côtés de mon défunt véhicule, comptant sur une aide de la providence. Mais j’étais plus que jamais résolu à rejoindre le point.
Ma respiration était vive et je ressentais des palpitations, comme dans un état d’extrême excitation. Mais il n’en était rien, ce n’était dû qu’aux conditions climatiques. Je me sentais d’un calme olympien.
J’étais près du but.
Je me comparai soudain à un alpiniste. Je me demandais si, comme moi, à seulement quelques mètres du sommet, il prenait le temps d’une halte – réprimant son ardeur avant l’ultime récompense, avant l’accomplissement de son effort.
Après quelques minutes de marche, je me retournai afin d’apprécier la distance qui me séparait maintenant de mon véhicule en ruine. Je ne distinguais plus que le reflet du soleil dans le pare-brise ; un scintillement qui marquait l’opposé exact de ma direction.
Puis mes idées s’embrouillèrent. Je poursuivais ma marche, bien sûr, mais un phénomène étrange se produisit. Mon esprit se dissocia de mon corps. J’avais déjà observé cet état lors de grandes fatigues. Cela me permit d’ordonner à ma mécanique rouillée de continuer d’avancer malgré les multiples plaintes que mon organisme exprimait sous forme de douleurs des plus diverses.
Devenu sourd à ces alertes, j’avançais. C’est ce qui m’avait fait survivre au pick-up. Voilà la raison pour laquelle, dans le désert, le cheval meurt toujours avant l’homme.
Je serais aujourd’hui incapable d’estimer le temps qu’il me fallut pour rejoindre le point topographique, étant donné que durant toute cette période de marche je demeurai dans cette semi-conscience, naviguant allégrement entre le rêve, la réalité et le plus parfait délire.
Je finis par distinguer une silhouette. Il y avait un homme assis en tailleur sur le sable. Il se situait, aussi précisément qu’il fut possible, à l’exact point de rencontre qu’indiquait ma carte. Je m’approchai et je vis qu’il me souriait. Quand je fus près de lui, il se leva, et prononça ces quelques mots : « Je t’attendais. »
Il portait un chapeau aux larges bords et un long manteau recouvert de poussière qui traînait jusqu’au sol. Cette poussière grise qui s’infiltre partout dans le désert.
Je m’approchai encore un peu et lui serrai la main.

Éphéméride 2004, Henry B.








CHAPITRE 1


La neige était tombée.
Je voyais de ma fenêtre le sol blanc immaculé du jardin. La réverbération me fatiguait et renforçait ma lassitude. Je m’ennuyais. Cela faisait bientôt deux ans que je m’ennuyais. La torpeur avait envahi mon corps et mon esprit au fur et à mesure des semaines.
Je n’avais, pour ainsi dire, aucune activité en dehors du simple fait de me lever, prendre mon petit déjeuner et attendre qu’à nouveau le soir arrive. Je m’efforçais tout de même de conserver une hygiène corporelle au cas où des visiteurs se présenteraient. Ils étaient rares les visiteurs. Au début, quelques membres de ma famille mettaient un point d’honneur à me rendre visite une fois par semaine. Ces intrusions familiales devinrent rapidement mensuelles et ne tardèrent pas à cesser complètement au bout de quelque temps.
Je ne m’en préoccupais pas vraiment, les recevoir était pour moi un calvaire. Surtout quand ils me disaient que j’avais bonne mine : « Tu as l’air plus en forme depuis un moment. Tu as rencontré quelqu’un ? Comment s’appelle-t-elle ? Il est temps à ton âge ! Tu vas bientôt avoir quarante ans ! »
Je peux assurer que tout ce qu’il y avait dans mon regard à ce moment-là n’était qu’une faible lueur d’étonnement. Comment ces personnes, dont je partageais pourtant le même sang, pouvaient-elles se tromper à ce point sur mon compte ? Je ne m’étais jamais senti aussi mal, et eux, ils me disaient que j’avais bonne mine. Cela restera toujours un mystère. Enfin, depuis plusieurs mois maintenant, ils ne m’embêtaient plus. J’étais tranquille.
Déprimé, mais tranquille.
Je regardais la neige, elle s’amoncelait doucement. J’y prenais un plaisir similaire à celui qui consiste à regarder pousser les fleurs.

Enfin, l’on sonna à ma porte.
Je mis une bonne minute à identifier le bruit de la sonnette, je n’y étais plus habitué. Je fus même étonné qu’elle fonctionnât encore.
Il y eut un second retentissement, le visiteur s’impatientait. Je me levai, traversai le long couloir qui menait à l’entrée et déverrouillai la porte. Il y avait là un jeune homme qui, en me voyant, recula d’un pas. Je pris alors conscience de mon apparence physique. Une longue barbe avait poussé sur mon visage et je plissais les yeux comme si j’avais été enfermé dans une caverne depuis ma naissance. Je n’étais vêtu que d’une robe de chambre tachée. La couleur initiale du vêtement devait être bleu ciel. Elle était maintenant de couleur grise et, comble de l’élégance, auréolée sur toute la moitié basse.
Il ouvrit de grands yeux derrière ses lunettes et prit une profonde inspiration. Il inspira autant d’air que s’il s’était apprêté à plonger en apnée. La conséquence logique fut qu’il ne parvint pas à articuler deux mots devant moi. Je me dis que je lui avais fait peur. J’ouvris la porte un peu plus comme pour créer un appel d’air.
Il s’excusa maladroitement.
Il portait une petite sacoche et un appareil photo. Je commençais à deviner l’objet de sa visite. Derrière ses lunettes se cachaient des sourcils fournis et un regard cinglant qui contrastait férocement avec son âge. Je ne lui aurais pas donné plus de vingt ans.
« Vous venez pour les papillons ! » dis-je, en esquissant ce que je perçus en mon for intérieur comme un sourire, mais qui devait plus ressembler sur mon visage à une grimace ulcérée, car le gamin recula à nouveau d’un mètre. J’ouvris la porte entièrement et lui fit signe de me suivre.
Il faut dire que j’avais une sacrée collection de papillons. Oh, moi, évidemment, je n’y étais pour rien. Elle avait toujours été là. J’avais grandi avec ces satanés papillons. Cela remontait même à l’époque de ma grand-mère, au temps où elle n’était encore qu’une enfant.
Les papillons avaient toujours été là et ils y seraient toujours. À moins qu’un jour, après avoir dégusté l’un de mes meilleurs cognacs, je ne décide de tout bazarder.
Enfin, nous avions toujours eu notre petit lot de visiteurs passionnés, ou convaincus de l’être – comment peut-on se passionner pour des papillons ? –, et nous leur ouvrions poliment la porte aux multiples présentoirs. Là, ils pouvaient à loisir admirer la collection familiale, réputée de par le monde entier. L’une des plus complètes apparemment. Du moins c’est ce qu’affirmèrent quelques journalistes scientifiques dans une bonne dizaine d’articles. Personnellement, je ne connais rien aux papillons.
Fidèle à mes hautes origines, je proposais au jeune homme une tasse de thé.
En entrant dans la cuisine, la ceinture de ma robe de chambre se détacha et je me rendis compte que j’étais nu en dessous. La ramasser était au-dessus de mes forces. Je me contentai donc de tenir les deux pans du vêtement avec la main gauche. N’ayant pas obtenu de réponse à ma proposition, je la réitérai, mais cette fois-ci en criant.
L’imbécile se tenait planté juste derrière moi et ma voix cassée lui fit perdre l’équilibre. Il m’avait suivi tout le long du couloir depuis la porte, jusqu’à la cuisine, et tout ça sans que je m’en aperçoive. Il se redressa et s’excusa de nouveau.
Sa voix était profonde et assurée et contrastait avec son adolescente apparence. Quand j’y repense maintenant, je me dis que rien n’allait avec rien chez lui : ses grosses lunettes avec son nez aquilin, une coupe de cheveux de bêta sur un front ferme et large, un pantalon trop grand qui cassait sur les chevilles, alors qu’en revanche, il avait les pieds parfaitement parallèles et scellés dans des souliers impeccables. Si je n’avais pas été dans un tel état de ralentissement cérébral, je me serais sans doute méfié.
Néanmoins, j’entrepris de faire bouillir de l’eau.
« Comment tu t’appelles ?
– Albert », me répondit-il.
Décidément rien ne collait chez lui, jusqu’à son prénom.
Je l’avais fait s’asseoir et nous attendions tous les deux que le thé infuse. J’en profitai pour l’instruire à ce sujet. Je lui expliquai que le secret d’un bon thé réside dans la patience de l’amateur. Il faut attendre longtemps pour que le tanin – l’élément le plus sain du thé – se propage ; alors qu’au contraire, la théine, excitante, se diffuse très rapidement dans l’eau.
Il hocha la tête lentement et parut fasciné par ce que je venais de lui dire.
Je remarquai, gisant sur le sol, la ceinture de ma robe de chambre ; je repris alors conscience de ma nudité et resserrai les pans de la robe tout en l’agrémentant de nouvelles auréoles. Quelques gouttes de thé coulèrent de ma barbe.
Je ne sais pas si ce fut sous l’effet de ce breuvage si cher à mes ancêtres, mais il s’engaillardit brusquement.
« Vous avez une bien jolie maison, monsieur, me dit-il.
– Je m’appelle Henry, répondis-je.
– Elle est vieille, n’est-ce pas ?
– Quoi donc ?
– La maison.
– Fin du dix-neuvième.
– Les papillons… »
Il marqua une pause, comme s’il craignait d’être trop curieux, puis il continua.
« Les papillons datent de cette époque, n’est-ce pas ?
– Je crois, en effet. Si ma mémoire est bonne, il s’agit de l’unique legs, avec la bibliothèque qui se trouve dans l’autre aile de la maison, d’un membre éloigné de notre famille. Un oncle, je crois, qui s’appelait Wee… Will… Weej… Je ne me souviens jamais de son nom. »
Le jeune homme but en une seule gorgée ce qui restait dans sa tasse et se leva comme s’il devait soudainement quitter les lieux. Il me donna l’impression de s’être souvenu brusquement de l’objet de sa visite.
« Puis-je voir les papillons, maintenant, Henry ? »

Nous entrâmes dans le sanctuaire.
La pièce ressemblait en tout point à une bibliothèque. Les murs étaient couverts d’étagères, elles-mêmes remplies de présentoirs rangés sur l’arête, exactement comme des livres. Il y avait même une de ces échelles en bois, montée sur roues, qui permettait d’accéder aux rayons les plus hauts. Ce qui était bien nécessaire compte tenu de la hauteur de plafond qui atteignait presque cinq mètres. Je ne saurais affirmer avec précision combien il y en avait. Plusieurs milliers sans doute.
Le jeune homme émit un long sifflement d’admiration.
Tous étaient référencés. Sous chacune des bestioles était noté son nom d’usage, son nom en latin ainsi que l’espèce, l’ordre ou le sous-ordre et évidemment la date et le lieu de capture. Ils étaient dans un état de conservation remarquable quand on considère l’âge de la collection. Le vieil oncle avait mis au point son propre système, d’ailleurs gardé secret, de fabrication des boîtes à exposition. De l’avis de tous, son système était exceptionnel dans son efficacité. D’ordinaire, il faut s’en occuper, y injecter de la naphtaline ou d’autres substances chimiques. Ici rien de tout cela, et j’en rends grâce au vieil oncle. S’il m’était incombé la responsabilité d’entretenir les insectes, ils se seraient probablement décomposés en moins d’une année. Mon travail consistait simplement à ouvrir la porte aux amateurs et cela était bien suffisant.
J’allumai le plafonnier, comme à l’accoutumée, et laissai le jeune homme afin qu’il profite tranquillement de sa visite. Arrivé à la porte, je me retournai et lui dis : « Prends tout ton temps, la nuit entière si tu veux. Ça ne me gêne pas. »
Je compris à la manière dont ses yeux roulaient dans ses orbites qu’il attendait avec impatience que je quitte la pièce. J’étais complètement étranger à sa passion et il le savait. Il l’avait probablement senti dès le début, quand je lui avais ouvert la porte et qu’il grelottait sous la neige, anxieux de savoir si j’allais ou non l’autoriser à entrer. Son imagination devait déjà être excitée, probablement stimulée par la perspective de ce qu’il allait découvrir ici.
Je retournai m’asseoir derrière mon bureau où je me pris de nouveau de passion pour les flocons qui tombaient. Nous étions en plein milieu du mois de février.
La neige n’est pas fréquente en Normandie. C’est plutôt la pluie qui règne en maître sur la météo dans cette région. Mais j’aime ce pays. J’ai toujours vécu ici, dans cette même maison, c’était celle de mes grands-parents, puis de mes parents, et maintenant c’est la mienne. J’y suis, pour ainsi dire et comme la plupart des habitants de la région, enraciné.
Ici, il ne se passe jamais rien. Les gens qui se connaissent se disent bonjour, les autres se font la gueule. Nous étions à la fin du vingtième siècle et certains autochtones avaient encore de la terre au rez-de-chaussée.
« Un drôle de pays quand même, arriéré et inculte ! »
C’est ce que ma grand-mère disait toujours. Elle ne s’était jamais plu ici. La maison, à cause de son léger isolement, lui faisait peur.
Somnolant, je laissai tomber ma tête sur mon torse. La robe de chambre complètement ouverte exposait mon corps nu. J’explorai la touffe noire en épi sur mon ventre.
Où étaient passés mes abdominaux ?
Mon ventre ressemblait à une part de flan gélatineuse. Plus loin dans mon exploration corporelle, je tombai sur mon sexe.
Inévitablement je me mis à penser à Rachel.
Je ressentis de la fureur suivie d’une haine violente puis, comme chaque jour depuis deux ans, une immense tristesse.
Épuisé par tant de rancœur, je m’endormis.

Je me réveillai au beau milieu de la nuit.
De ma fenêtre, l’on pouvait voir le croissant de lune qui reflétait sa lumière pâle. Il ne neigeait plus. Je me mis à trembler, ce qui me poussa à m’extirper enfin de mon fauteuil pour aller me coucher.
En passant dans la cuisine pour récupérer la ceinture de ma robe de chambre, je me souvins de mon jeune visiteur. Il n’avait fait aucun bruit. Peut-être était-il encore dans la salle aux papillons ?
Je longeais le couloir pour me rendre dans la fameuse salle, lorsque je vis de la lumière sous la porte. Désireux de ne pas le déranger, j’y collai mon oreille. Pas le moindre bruit.
J’hésitais à entrer. La dépression m’avait rendu lâche. Il n’émanait plus aucune force de moi, aucune prestance ni allure de quelque sorte. J’avais peur d’ouvrir la porte et de demander à un gamin de foutre le camp de chez moi. J’étais un homme brisé.
Puis, la petite voix aigrelette de Rachel résonna dans ma tête. Cela me fit l’effet d’un coup de fouet. J’ouvris la porte d’un seul coup.
La pièce était vide. Le jeune homme n’y était plus. Les étagères aussi étaient vides. Il n’y avait plus aucune trace de ces maudits papillons. Les milliers de présentoirs s’étaient envolés avec le jeune Albert.
Je fis doucement le tour de la pièce et fus stupéfait de constater avec quelle application le jeune homme avait commis son forfait.
« Ah ! m’écriai-je, il en a oublié un ! »
Il restait un petit cadre, accroché à même le mur. Je n’avais jamais vu ce présentoir. Il y avait bien un insecte dedans, mais ce n’était pas un papillon. On aurait plutôt dit un minuscule crustacé.
Il appartenait à la collection, cela ne faisait aucun doute. La boîte était identique aux autres, même tissu au fond, même façon hermétique d’être scellée. Tout correspondait, jusqu’au numéro en chiffre romain inscrit sous la bestiole. Celle-ci portait le numéro I. Mais il n’y avait pas de référence, pas de nom grec ou latin, rien qui puisse l’identifier. Juste cette petite phrase écrite à l’encre noire, en anglais, et suivie de deux initiales qui faisaient office de signature.

« The busy bee has no time for sorrow »
Proverbs of hell, W. B.

« L’abeille besogneuse n’a pas le temps d’être chagrine »
Proverbes de l’enfer, W. B.