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Fiche : Arrêt de mort
 
 
   
 






PREMIER JOUR



Comme ils ont l’air stupide, ces jurés ! Pendant le tirage au sort, à dix heures, je les ai vus hésiter avant de venir s’installer à leur place de juges, et ceux qui étaient récusés ont manifesté clairement leur mécontentement. Ils ne comprenaient pas qu’on pût les exclure de ce grand jeu auquel ils se réjouissaient de participer, en dépit de leur inquiétude. Pensez donc, un meurtrier ! Je les regarde, visage après visage, et, si j’avais eu la moindre illusion, j’avoue que j’aurais vite déchanté. Durant trois jours, je vais confier mon être, mon honneur à ces gens-là. Quelle influence vont exercer sur les neuf jurés les trois magistrats, je n’en sais rien. De ces douze personnes – derrière, il y a aussi deux jurés supplémentaires qui ne participeront sans doute pas au délibéré – va dépendre mon destin. Quel grand mot, mon destin ! Je ne vais pas me mettre à parler le langage du décor où je me trouve. Quand je suis entré dans le box, menotté et encadré par deux gendarmes, je me suis fait l’effet d’un taureau pénétrant dans l’arène sous le regard fasciné de ceux qui attendent, derrière leur curiosité apparemment de bon aloi, en réalité sa mise à mort. Ils savent que la peine de mort n’existe plus mais perçoivent avec intuition qu’il est mille manières de l’infliger. Par le silence imposé ou l’humiliation, par la dérision, le mépris ou la condescendance, par l’attention creuse et formelle, par un semblant d’humanisme à chaque seconde contredit, par une sanction absurde et implacable, par l’innocence bafouée. Parce que je suis innocent et qu’en même temps, me disant cela, je ne suis pas loin de me trouver ridicule avec ma conscience et mes illusions. Tout concourt si naturellement à me persuader de ma culpabilité que je me sens presque enclin à douter de moi-même. Pourtant, je suis innocent. Je n’ai rien fait. Le jury m’observe avec des yeux ronds et abrutis. Il s’attendait à voir quoi ? Une bête, un monstre, un phénomène de foire à quatre mains et de nombreuses jambes ? Dans la salle d’audience, je ne connais personne. Tout seul dans cet étrange univers, quelle va être mon attitude ? Vais-je jouer le jeu de l’accusé poli et méritant, vais-je me taire, vais-je me battre ? Mon avocat, assis devant moi, ne me sera d’aucun secours, c’est clair. Je l’ai vu une fois avant le procès : petit gommeux plus préoccupé de lui que de moi, s’écoutant parler avec suffisance. Il m’a tendu la main tout à l’heure comme s’il me faisait cadeau de sa présence et de son infinie qualité. C’est ma faute, je n’ai pas voulu un avocat de grande réputation. Pourtant, beaucoup de noms m’ont été soufflés en prison, mais je ne souhaitais pas m’encombrer d’un conseil qui m’aurait fatigué à force de recommandations et d’interdictions. Et je n’aurais pas eu de quoi régler les honoraires, d’après ce que je sais des tarifs pratiqués. Alors, je l’ai jouée modeste ! Avec la vanité de mon petit maître, cela fera une moyenne. La vérité est que je pars battu car ce que j’ai vu de la justice durant deux ans d’instruction m’a enlevé toute illusion. Cet avocat ou un autre, quelle importance ! Je ne tiens pas à jouer leur jeu, grand avocat, respect, dialogue et, au bout, la condamnation qui tombe. Je flotte dans cette salle trop grande pour moi. Je ne suis pas à ma place. Pourtant, c’est à moi, maintenant. La présidente me questionne sur mon identité, mon domicile, ma profession. Je me lève et je réponds. La politesse d’une vie ne s’oublie jamais.



La lecture de l’ordonnance de ma mise en accusation est une épreuve pour tout le monde. La greffière écorche les noms propres, hésite sur les termes techniques et découpe les groupes de mots dans les phrases en dépit du bon sens. Je ne suis pas persuadé qu’on puisse avoir une vision limpide de ce qui m’est reproché à la suite de ce pensum. On comprend certes l’essentiel, qui me renvoie devant la cour d’assises de Paris pour un homicide volontaire commis sur la personne de Marie Boise… Je ne peux pas dire que j’ai écouté avec une attention soutenue cette longue litanie. Mais des éclats, comme sortis du texte, viennent me provoquer l’esprit. Les noms de personnes que j’ai connues, sexe, drogue, nuits, partouzes, disputes… La lecture terminée, un silence se fait, qui dure quelques secondes. Il y a comme un suspens avant d’affronter le gros du travail.



La présidente Dubois, Madeleine pour les intimes, a du charme et de l’allure. Elle parle avec une voix murmurée qui, à l’audience, contraint le public à une extrême concentration proche de la souffrance. Les procès, avec elle, relèvent plus de la messe que du théâtre, voire de la cérémonie mondaine ou du salon de thé. Les journalistes et la plupart des avocats l’adorent, non pas parce qu’elle aurait des choses capitales à dire, mais à cause de cette amabilité constante qui leur donne de l’importance et leur fait croire qu’ils l’ont dans leur manche. Côté cour et côté jardin, elle offre cette même physionomie qui fait espérer les hommes et ne rebute pas trop les femmes, car Madeleine est foncièrement gentille. Quelques esprits grincheux, certes, trouvent agaçante sa propension à terminer chacune de ses phrases par un sourire, qu’elles soient destinées à un accusé, un témoin ou un expert. Comme si elle voulait séduire tout le monde, criminels, policiers et gendarmes compris. Ce mélange de tragédie et de flirt judiciaire est étonnant. En tout cas, il plaît beaucoup aux jurés. Rien qui, chez cette femme, ressemble à l’image du magistrat, rien qui suscite la crainte ou l’hostilité. Ils ne sont pas dépaysés, ces citoyens venus sans enthousiasme dans le monde de la justice, puisque la présidente est comme eux, pensent-ils, et ils n’ont pas tort. Alors, très vite, ils en profitent. Ils prennent leurs aises, parlent entre eux et n’hésitent pas, pour certains, à fuir la réserve que leur mission impose. Lors des suspensions, fait-on remarquer à Madeleine Dubois ces comportements pour les déplorer qu’elle vous regarde avec une grande douceur en disant qu’elle vous comprend et qu’elle y mettra bon ordre. L’audience reprise, tout continue, bien sûr, sur le même registre. Comment ne pas être désarmé par cette redoutable méthode que la présidente utilise avec un art consommé : celle de l’impuissance conviviale ? Je n’y peux rien mais je souris. Apparemment, il en est un qui reste imperméable à ce charme manifesté sans retenue : c’est l’accusé. Sans en être piquée, Madeleine s’étonne tout de même de sentir une telle résistance. Calme, presque sombre, il répond comme il convient, avec intelligence mais brièveté, aux questions qu’elle lui pose sur sa vie. Il est présent, certes, mais d’une présence qui, à l’évidence, distrait une part importante de lui-même à ses juges. La présidente songe que cet homme est singulier, qui sait se tenir à égale distance de la grossièreté et de la soumission. Il est âgé de quarante-cinq ans. Son visage ressemble à un paysage chaotique et contrasté, la beauté des yeux mettant en valeur l’atypisme de la structure. Cette existence ne prendra pas beaucoup de temps à la justice. Nulle dérision dans ce constat. Madeleine Dubois a beaucoup de conscience professionnelle.



Je suis là et je ne suis pas là. J’ai toujours connu cette sorte de dédoublement très commode qui me permet de participer mais aussi de m’échapper quand je le désire. On me traitait, ma mère notamment, de lunaire et de distrait mais ce n’est pas cela. Je ne fuis pas la réalité par principe, mais elle présente tant de béances et de trous, tant de steppes arides et désolées que j’ai cultivé, avec une rigueur qui ressemble bien à mon caractère, ce moyen de m’exiler heureusement. C’est pareil ici. Je sens bien que, rien que par tactique, je devrais accomplir un effort pour me montrer plus complaisant, plus attentif à ce groupe de personnes qui continue à me faire très mauvaise impression. Ils ne sont pas nombreux à prendre des notes et certains semblent se soucier de mon procès comme d’une guigne. En particulier, il y a un chevelu à la tenue douteuse qui parle sans cesse à ses voisins, sourit bêtement et n’a pas l’air de percevoir l’endroit où il se trouve. Dans ma vie d’homme libre, j’ai assisté à quelques procès correctionnels et criminels, avec une curiosité fascinée qui m’enseignait à quel point j’étais sensible au partage lumineux du Bien et du Mal. C’est la première fois, en revanche, que je constate une telle désinvolture, et c’est à mon procès ! On serait pourtant en droit d’attendre d’un citoyen investi de l’honneur de juger ses semblables davantage d’allure et de sérieux. Quand on peut infliger une réclusion criminelle de trente ans pour meurtre – c’est la présidente qui vient de me faire part de ce que je risquais –, on offre à l’accusé une image de soi qui puisse le rassurer sur le sérieux avec lequel on abordera cette succession d’instants capitaux que constitue un procès. Qu’ai-je donc à me soucier de l’esthétique d’une audience réussie comme si ce n’était pas de mon destin qu’il s’agissait ! Toujours dedans et dehors. Comme si l’existence n’avait de sens qu’écartelée, comme s’il fallait, en permanence, que je me déchire ! Cela n’a rien à voir avec le clivage dont un expert psychiatre a cru bon de faire état dans un rapport. Au fond, je n’ai jamais été tout entier dans ce que le hasard des jours a inventé pour moi. J’ai pensé tout à l’heure que c’était commode mais il faut que j’avoue – ce n’est pas l’aveu qu’on attend de moi ! – que ça m’a souvent fait mal. Longtemps, cela m’a conduit à appréhender tout ce que je vivais comme une sorte de prélude à un monde grandiose… qui n’est jamais venu. J’ai tort, il est venu. Je réponds presque mécaniquement aux interrogations de la présidente et aux rares questions de l’avocat général, un gros type rougeaud qui n’a pas l’air d’avoir inventé la poudre, même judiciaire. On a parcouru consciencieusement mon histoire, de ma naissance à mes trente ans, puis celle de mes parents, on a enfin parlé de mes deux frères. Il y a encore treize ans à raconter puisque je tiens pour rien mes deux ans de détention provisoire. J’ai tenté de dire le vrai dans la mesure où mes réponses n’engageaient pas grand-chose même si je devine bien que l’accusateur borné qui se trouve en face de moi, à portée de voix, de regard et d’hostilité, croit trouver ici ou là de quoi m’accabler. Mais l’essentiel est ailleurs. Derrière les dates et la chronologie, derrière les études et les appréciations des professeurs, derrière les éloges des proches et des amis, derrière l’existence offerte à tous, il y a la vie profonde, vraie et souvent contraire à l’apparence. C’est encore plus net au cours de cette première journée d’audience où certains tentent d’approcher avec une bonne volonté touchante ce qu’ils appellent ma vérité. Impossible à atteindre, d’abord parce que je ne la connais pas moi-même, et puis un procès rigidifie et simplifie. Il faudrait pouvoir parler durant des heures et ne pas sentir que chaque mot est guetté pour confirmer le pire, chaque mimique observée pour valider un jugement déjà presque rendu. Je ne suis pas le seul à percevoir les limites d’un tel exercice. L’un des deux magistrats qui entourent la présidente, une jeune femme brune au regard vif – tout le contraire des jurés ! – m’a posé tout à l’heure une question qui montrait que, pour elle aussi, rien n’était simple. Qu’auriez-vous envie de dire de votre vie, avec le recul ? m’a-t-elle demandé. Interrogation qui m’a obligé à sortir un peu de cette réserve et de cette brièveté dont je me suis fait une règle ici. J’ai répliqué que je la voyais comme un chaos, comme un indéniable désastre, mais aussi comme un formidable bonheur. On a pris cela, elle la première, pour un paradoxe, alors que c’était l’évaluation la plus fine possible de mon sentiment actuel. Il allait falloir, je ne sais pas quand, parler d’elle, de la victime, de Marie, de mon amour. Personne n’était présent sur le banc de la partie civile. Pourtant, Marie m’avait parfois entretenu de sa mère Clotilde, qu’elle adorait et détestait, et des mille empoignades qui avaient donné du sel et de l’intensité à leurs rapports. Ces deux personnalités ne trouvaient du prix que dans la résistance, avec des manifestations d’affection qui tournaient à l’idolâtrie et les laissaient tellement étonnées qu’elles reprenaient vite pied dans leur monde habituel, fait d’une incessante chicane. Marie avait aussi évoqué, devant moi, son frère Antoine, plus jeune qu’elle et auquel la liait une complicité forte qu’il m’était arrivé de jalouser. Pourquoi la mort de Marie n’avait-elle rien entraîné de leur part ? Ils avaient été entendus par le juge d’instruction, c’est tout. J’étais persuadé de les trouver en face de moi, et qu’ils montreraient cette assurance que donne un chagrin véritable. Personne, même pas un avocat pour les représenter. J’avais cru comprendre, lors de l’appel des témoins, que Clotilde Boise serait entendue, mais je n’en étais pas sûr, l’huissier ayant ânonné les noms. Peut-être la disparition de Marie, dont je n’étais pas coupable – je me le répétais comme si c’était moi-même que je devais convaincre –, demeurerait-elle dans mon regret et ma douleur seulement, avec mes songes et mes souvenirs comme unique hommage. Le bruit de fond de l’audience, sorte d’insignifiance sonore puisque j’ai l’impression que tout est déjà écrit, n’entrave pas le cours de ma réflexion à propos de tout et de rien, ni ma découverte d’un monde où l’angoisse, à force d’être ritualisée, devient aseptisée. Mon petit maître, Olivier Gras, est heureusement très peu intervenu. Je craignais le pire, la suffisance s’accommodant en général assez mal de l’alternance d’action et d’abstention qu’appelle l’intelligence du procès, du moins c’est ce que j’avais compris en observant le comportement de très grands avocats. Tout de même, il devait ronger son frein car soudain, je le vois se lever, se tourner vers moi et, d’un air grandiloquent, me demander quels sont mes projets à ma libération. Tactiquement, cela me paraît le comble de la maladresse, faisant croire aux jurés qu’ils sont du côté de la défense, comme si tout le reste allait compter pour rien. En plus, je suis à mille lieues de songer à mon avenir, interdit de futur à cause de ces journées où le crime sera au centre de tout, et le fait que je sois innocent ne change rien à cette évidence de l’horreur et de la tragédie. Que répondre à ce malheureux qui, dans un autre genre, me tapait presque autant sur les nerfs que mon accusateur forcené ? Qui allait pouvoir vraiment me défendre, alors que mon avocat m’insupportait et que je doutais fort de pouvoir convaincre de la justesse de ma cause en ressassant avec une sorte d’amère complaisance que les jeux étaient faits ? J’ai murmuré que mon avenir ne m’intéressait pas, offrant, une nouvelle fois, une belle opportunité à l’homme en rouge. Presque physiquement, d’une manière infiniment palpable, mon attitude, perçue pour de l’indifférence ou du cynisme, suscite le désappointement. Je le conçois : ce serait un autre que moi, je m’indignerais devant un tel comportement. Hélas, je suis moi.



Il est coupable, c’est clair comme de l’eau de roche. Il se fout de nous, en plus. On va lui apprendre… L’avocat général a déjà son discours tout armé dans la tête. Malheureusement, il doit attendre.



Il est douze heures quarante-cinq. La suspension pour déjeuner est prévue jusqu’à quatorze heures. Je suis ramené par mes gardes dans un local proche où je vais pouvoir me sustenter avec le peu qui m’a été donné ce matin à mon départ de la prison, et qui va être réchauffé, paraît-il. Quelle importance. Ce n’est pas la première fois que je remarque comme on s’habitue vite aux ruptures d’existence, sous réserve d’une décence minimale. Moi qui, hier, tenais pour beaucoup l’art de bien manger et de vivre, la douceur et la beauté des choses et le commerce agréable des êtres, voilà que je me satisfais d’une gamelle sans goût, d’un lieu sans grâce et de compagnons qui, pour la plupart, ne m’inspirent pas une forte sympathie, en dehors de celle qui naît naturellement d’un désespoir partagé. Avec mes gardes qui ont vite compris que je ne serai pas un « client » difficile, les rapports ont pris un tour de surveillance routinière et tranquille. On échange même quelques mots et ils m’apprennent que, ce matin, il y a eu un article sur l’affaire dans Le Parisien. Ils savent que, dans l’après-midi, la salle sera pleine avec, notamment, les quelques habitués qui ne manqueraient pour rien au monde un procès important, qui savent mieux que quiconque discriminer les talentueux et les médiocres et deviner la décision qui sera rendue. Je ne suis pas sûr d’aimer cette affluence et cette médiatisation, même réduite. Non que j’aie l’intention de lâcher des secrets ou de donner des noms, mais je sors d’un monde dont, pour l’avoir fréquenté plus d’une dizaine d’années, j’ai mesuré le cynisme, la frivolité, la cruauté et surtout le mépris pour les gens ordinaires, ceux qui végètent dans les territoires paisibles où l’ennui s’accorde avec le culte des valeurs traditionnelles. Comment avais-je pu aborder ces rivages si nouveaux pour moi, alors que ma jeunesse et le début de mon âge d’homme me proposaient une autre destinée ? Tout à l’heure, évoquant mes trente premières années, j’avais davantage confirmé les affirmations de la présidente que pris l’initiative d’un récit me conduisant à affronter les vérités profondes que la banalité du quotidien permet d’occulter. Je sentais pourtant que je n’en étais pas quitte avec moi-même et qu’il me fallait revenir au centre de moi, de ma famille, de mes passions d’alors, pour mieux convaincre (si j’acceptais de me laisser un tantinet bercer par de l’optimisme judiciaire !). Mais quand, par où et par qui commencer ? J’ai si peu de souvenirs de ma petite enfance que j’en suis effrayé. Combien de fois me suis-je extasié devant ces maturités capables de se rappeler dans les moindres détails les débuts de leur histoire, avec cette certitude née du bonheur de pouvoir asseoir sur un socle sûr, stable et riche les hasardeux développements du temps ! Je tente de percer l’opacité de la nuit et, par fulgurances, dans une sorte de brouillard cotonneux où éclateraient de vives lumières fragiles, m’apparaissent le visage et les beaux cheveux blancs de ma grand-mère maternelle marchant dans une allée, la silhouette de ma mère se penchant sur moi pour m’embrasser dans un crépuscule déchirant de mélancolie, mon père tout enveloppé de blondeur en train de gesticuler, et des images de mes deux frères Julien et Paul. Parfois, d’autres fragments s’imposent mais rien ne me semble frappé du sceau de cette ancienneté qui rassure sur la qualité de sa constitution psychologique. C’est angoissant. C’est comme ne pas savoir exactement le moment où le livre commence. Je me souviens – j’avais peut-être cinq ou six ans – de ma mère parfumée, superbement habillée et s’apprêtant à sortir avec mon père. Ce qui demeure inscrit en moi, c’est moins la scène elle-même que le terrible sentiment d’abandon qui m’a habité alors pour ne jamais plus me quitter. Elle partait et, me laissant, elle qui m’aimait et que j’aimais au-delà de tout, elle me rendait le monde illisible et invivable. J’avais beau rassembler les quelques assurances élémentaires et instinctives qui me tenaient, rien n’y faisait et le chagrin dévalait sa pente comme s’il n’allait jamais s’arrêter, mes larmes n’étaient pas ordinaires, elles me mettaient à vie du côté de la tristesse. Ces dispositions ont bien davantage marqué mon existence que les mille épisodes chronologiques sur lesquels j’avais été questionné. Je ne me suis jamais remis des inévitables départs de ma mère, je ne me suis jamais remis de mon premier regard hostile sur le monde, coupable de m’arracher ce qui me faisait chaud au cœur et m’inondait de sa suavité. C’est sans doute pour cela que j’avais pris l’habitude de remplacer ma mère absente par un chiffon – tout faisait l’affaire, bas de femme, mouchoir ou bout de chemisier… – qui se devait seulement d’être soyeux et infiniment doux sous mes doigts fébriles et enfin calmés. C’était elle que je caressais, c’était elle que j’embrassais et passais sur mon visage, mêlée encore à mes larmes. Mon enfance, si j’avais à la résumer pour moi avant d’en offrir une vision plus convenable aux autres, ce serait d’abord cela, cette alliance de chagrin, de cafard et de plaisir, de bonheur conquis par la grâce d’un tissu. La certitude que le pire venait d’emblée et que le reste n’était qu’un merveilleux surplus, forcément éphémère. J’ai attendu d’avoir trente ans pour tenter de tout reprendre à zéro. Mais on n’y arrive pas, ou mal. Un revers de fortune – quel joli nom pour un mauvais sort ! – m’a envoyé dans un collège, au fin fond du Loiret. J’avais sept ans et toutes mes sensations d’avant ont été poussées au paroxysme. Mon père, qui venait d’un milieu aisé et avait repris la prospère entreprise familiale, croyait avoir le sens des affaires, mais en réalité, les affaires n’avaient aucun sens pour lui. Il l’a laissée péricliter par incompétence, ma mère n’ayant en rien le droit d’intervenir car il était acquis une fois pour toutes que l’homme était remarquable et la femme amoureuse ; pire, le capital considérable accumulé au fil du temps par deux générations a été quasiment dilapidé et nous nous sommes retrouvés, avec mon frère Paul qui avait dix ans, dans un établissement religieux près de Montargis, pendant que ma mère, seule et courageuse, tentait de reprendre nos affaires en main. Les premiers temps furent atroces. Paul, dans une classe supérieure et qui, déjà, manifestait une volonté de fer qui lui permettait – force et faiblesse – de brider sa sensibilité en étouffant les aléas dangereux de la vie spontanée sous les conventions de la raison et de la modération, n’avait guère l’envie ni la disponibilité pour venir à mon secours. Ma mère, à laquelle j’écrivais des lettres désespérées, ne pouvait que rarement venir nous voir durant les fins de semaine puisque nous n’avions pas le droit de repartir dans nos familles, sauf durant les vacances si aucune « colle » ne retardait ou n’interdisait notre départ. Nous passions le dimanche à Montargis lorsque ma mère nous offrait sa présence. Les heures passaient si vite entre les promenades, le bon déjeuner où je commandais systématiquement des radis puis des rognons – étrange comme le dérisoire s’incruste ! –, le cinéma parfois, le copieux goûter puis, malheureusement, le retour dans la froideur du soir, quelle que soit la saison. On sait bien qu’il y a une saison du cœur, qui a son rythme implacable et fatal. J’étais assujetti à celui-ci qui me faisait déborder de douleur, ma mère en allée, tandis que Paul se murait dans un silence sec qui révélait à quel point nos personnalités étaient différentes. Paul, excellent élève, faisait l’objet de dithyrambes constants, en total contraste avec moi qui perdais pied dans les matières scientifiques où ma sensibilité, alliée à un esprit logique déficient, entraînait des résultats catastrophiques. J’entendais régulièrement des appréciations qui non seulement aggravaient ma morosité mais me rendaient, à force, jaloux de mon frère. J’approuvais mais, dans mon for intérieur, je protestais. Je n’ai jamais osé me révolter publiquement contre ces prétendus pédagogues si peu soucieux, en jetant leur venin apparemment cordial, de favoriser l’harmonie. Les quelques succès que j’obtenais en français, en histoire et dans les langues mortes ne parvenaient pas à compenser l’inégalité du regard que l’on portait sur nous. Mais l’activité scolaire, au fond, représentait peu pour moi, qui avais trop à faire avec les blessures et les gouffres de mon intimité. Mon enfance s’écoulait de moi comme une eau trouble, presque sale, sans qu’une espérance de limpidité vînt même me consoler. Parfois ma mère, qui, à me lire, devinait mon état, venait nous surprendre le mercredi après-midi, où nous avions « sport ». Elle croyait nous plaire mais son apparition me comblait d’une joie aussitôt altérée. Elle m’abandonnerait à moi-même dans une tristesse avivée par le bonheur à peine caressé et déjà enfui. Je me souviens de soirées de novembre où le monde, dans la grisaille froide et humide des crépuscules, n’était plus une réalité qui aurait pu me distraire. Mêlées, incorporées à notre emploi du temps comme une obsession, la religion et ses pompes, les prières du matin et du soir, les messes et les complies, quand les genoux avaient mal et les yeux se fermaient. Il m’en a fallu du temps pour réapprendre ce dont l’excès m’avait dégoûté. J’éprouvais pourtant le sentiment d’être à l’étroit dans la finitude, l’intuition d’une transcendance, non pas la certitude du divin mais l’affrontement tremblant et délicieux avec une béance qui murmurait à mon cœur et parlait à une part de moi que j’abandonnais volontiers au mystère.
Ce serait mentir que de laisser croire que la vie au collège n’était faite que de ces péripéties sombres, de ces frustrations et de cette atmosphère confite en religiosité. Je n’ai pas besoin de les faire venir de loin, ils sont là, tout proches, ces épisodes où nous chahutions ensemble. Par exemple, lorsque furieux devant la sale nourriture qui nous était présentée au réfectoire, nous avons, durant plusieurs jours, répondu aux « amen » du soir par de tonitruants « Amène à bouffer ! » qui nous auraient valu réprimandes et exclusions temporaires si nous avions été divisés. Sur un mode plus badin, nous avons dragué, en petits groupes successifs s’échappant du dortoir, les deux jolies filles du couple de gardiens qui résidaient dans une petite maison à l’entrée de l’établissement. Aussi, l’enquête menée par le père supérieur sur des revues pornographiques que certains pensionnaires se passaient pour jouer « les grands » et faire naître des émois que l’austérité quotidienne et le culte affiché et obstiné de la vertu tendaient plutôt à étouffer. Cette folle investigation n’avait rien donné, sinon, le jour de la distribution des prix, un discours courroucé et très offensif du supérieur. Que pèse tout cela face au bonheur absolu du départ en vacances ? Je n’ai jamais retrouvé, par la suite, des attentes d’une telle saveur. Car les vacances commençaient bien avant les vacances. Le compte à rebours était délicieux qui faisait passer l’événement du statut de terre promise à celui de paradis offert. Le retour à Paris en train, avec nos valises en carton et nos affaires jetées en vrac dedans, nous plongeait, Paul et moi, dans un autre monde, celui où notre mère n’allait plus être une nostalgie, une tristesse et une blessure, mais une chance quotidienne et tendre, une bénédiction sans cesse renouvelée, celui du pays et de la patrie intimes retrouvés. Plus nous nous éloignions du collège, plus mon entente, ma complicité avec Paul renaissaient de leurs cendres, comme si lui ne se sentait plus obligé de se corseter, et moi, de me complaire dans ma fragilité. Nous redevenions des frères et davantage encore, en tombant dans les bras de Julien, le grand, l’aîné, qui nous avait attendus avec une aussi vive impatience que la nôtre. Ma mère, enfin, nous tenait serrés et tout reprenait des couleurs. La modestie matérielle de notre existence – mes parents habitaient dorénavant un petit appartement de trois pièces dans le neuvième arrondissement – n’enlevait rien à notre joie mais, au contraire, transformait la douceur la plus infime, le cadeau le plus simple et le repas le mieux apprêté en de somptueux trésors. Quand, plus tard, j’ai découvert la belle vie comme on dit, je ne me suis jamais senti sans morsure de culpabilité et de mauvaise conscience, du côté de l’aisance. J’ai traîné comme une fierté, contre toutes les arrogances de l’argent facile, le souvenir de la branche paysanne du côté de ma mère, qui n’a jamais fait disparaître une certaine rusticité chez mes frères et moi, en dépit du poli et de l’élégant de ma famille paternelle. Tout se mêle dans ma tête et forme une histoire où dominent les combats de boxe entre Paul et moi, arbitrés très sérieusement par Julien, mes incessantes demandes auprès de celui-ci, et elles ne le lassaient jamais, pour qu’il m’emmène jouer au foot au bois de Boulogne, les trois ou quatre films que Paul et moi allions voir presque chaque jour dans des cinémas proches de chez nous, aujourd’hui disparus. Plus sombres et glauques, des remontées d’adolescence timide et obsédée. Je me rappelle ce libraire qui avait la tête de ses revues pornographiques et de sa littérature cochonne. J’y venais généralement le soir et, à la fois tremblant et décidé, sous son regard dont je n’ai jamais bien su s’il était de réprobation ou de compréhension, je me dirigeais vers le bon étalage et poursuivais une lecture commencée quelques jours auparavant. Ce livre, sur lequel se concentrait ma passion de collégien boutonneux et fiévreux, avait pour titre un prénom de femme et faisait se succéder, avec une monotonie que je trouvais enthousiasmante, des scènes de cul qui s’inscrivaient dans la quotidienneté la plus prosaïque. De ces émois est née une vision de la sexualité alliant la banalité des choses et des habitudes à l’irruption sauvage et exceptionnelle de l’instinct. Rien ne m’excitait davantage, à l’époque, avant de pouvoir plus tard les incarner, que les histoires où la violence du désir devenait telle qu’elle devait s’exprimer sans délai, par exemple dans un cinéma ou au retour d’une soirée, à l’abri relatif d’une porte cochère. Je raffolais, et j’en ai toujours joui, de l’exigence des corps qui imposait sa loi à l’ordinaire élégant d’une apparence ou à la prétendue logique d’un moment. Tout ce que le sexe libère, décale, détourne et subvertit a eu mon assentiment délicieux. Ces séances de lecture, où ma curiosité s’informait, demeuraient tranquilles et me bouleversaient infiniment moins que les expéditions crépusculaires ou franchement nocturnes qui me conduisaient dans les quartiers « chauds » où des prostituées dépoitraillées et court vêtues offraient un spectacle vivant à ma frénésie. Je parcourais les rues en regardant ces femmes qui me faisaient signe. J’en avais peur et, à la fois, elles m’aimantaient. Ces chairs presque nues, désirables, à portée de main, accessibles sexuellement si on avait de quoi les payer, ont construit, dans ma tête, un monde tordu où l’homme était, à la fois, tout-puissant et dans l’attente. Je n’ai jamais su dissocier la spontanéité de l’envie, le malaise de la transgression et la mécanique de la séduction. Peut-être, pour moi, quoi que j’en aie, le sexe est-il toujours resté un quartier réservé où l’argent ouvrait beaucoup de portes.



Madeleine Dubois a déjeuné avec ses deux assesseurs. Ils ont décidé, entre collègues, de s’appeler par leur prénom. La femme, Juliette. L’homme, Bernard. Ils s’étaient promis de ne pas évoquer l’affaire en cours mais leur envie était trop forte. Surtout Juliette qui, à l’évidence, est étonnée par la personnalité de l’accusé. Comment dire ? Elle le trouve intelligent, absent. Elle a l’impression qu’il cache beaucoup de choses et que ce procès est sans doute moins simple qu’on pourrait le penser, à la lecture de l’ordonnance de mise en accusation. Ses collègues opinent. La conversation a suivi un cours paresseux, s’attachant, comme il est de règle dans la magistrature, à la critique d’autres magistrats et à des problèmes de carrière, puis reprenant le fil de ce qui, au fond, les préoccupe plus que tout derrière leur apparent détachement. Juger, même pour le professionnel le plus rompu ou le plus léger, ne sera jamais un acte ordinaire. On a beau se persuader que la société doit réprimer les fautes, on a beau se convaincre que la justice est forcément humaine et que, robotisée, elle aurait une action froide et mécanique discutable, on sent tout de même le caractère singulier de cette mission qui conduit à appréhender les déviations d’autrui comme si on n’était pas pétri de la même faiblesse et limité par la même finitude, comme si on était assuré à vie d’échapper à tout ce qu’on devra condamner. La présidente Dubois regarde sa montre et, avec un sourire, se lève en disant qu’il va être l’heure.



À quatorze heures dix, lorsque l’audience reprend avec un peu de retard, l’atmosphère a changé. Ce qui était un procès presque confidentiel, dérisoire par rapport à la solennité et à la splendeur de l’immense salle, est devenu une « affaire », selon la terminologie des journalistes. Ils sont d’ailleurs plusieurs dans la stalle qui leur est réservée et qui était vide ce matin. Le public aussi, en ce début d’après-midi, est venu nombreux, attiré sans doute par l’article du Parisien. La présidente Dubois semble elle-même en être étonnée et, un court instant, elle perd « ses marques », parlant avec précaution, comme si les mots avaient pris un autre poids et étaient devenus de redoutables explosifs. Mais son allure affable vient à son secours, c’est l’avantage de ces longues habitudes qui ne se laissent pas longtemps déstabiliser et qui, comme un animal fidèle, remettent la personnalité en état de marche. Maintenant va être abordée la seconde partie de la vie de l’accusé, qui a commencé à trente ans et s’est terminée par le crime qui lui est reproché.



Je sais bien que je vais devoir y venir. Tout ce qui a bouleversé mon existence. Tout ce qui, subitement, a mis ma destinée cul par-dessus tête, me laissant me débrouiller avec les paysages nouveaux et étranges que je découvrais. Cela ne s’est peut-être pas fait avec autant de soudaineté que je le prétends. Sans doute cette surprise avait-elle été préparée de loin, annoncée par mille doutes, interrogations et divergences. On ne quitte pas sur un coup de tête ou de cœur des servitudes devenues invisibles à force d’imprégner votre sang, vos pensées, l’air que vous respirez et votre rapport avec le monde. Il était déjà difficile, ce matin, d’évoquer mon ex-épouse Delphine et ma fille Laura, mais Marie ! Marie a ouvert les portes et les fenêtres, fait naître des souffrances et des désespoirs incomparables, Marie m’a donné des joies et des allégresses faites sur mesure pour moi. Je les vois déjà, tous ces journalistes, souiller, par leur vulgarité et leur curiosité de mauvais aloi, mes propos, mes souvenirs, mes secrets et, si j’en ai une, ma vérité. J’en reconnais certains qui n’ont pas toujours travaillé dans la rubrique judiciaire. Il me semble même qu’une femme particulièrement moche, avec une crinière blondasse échevelée, du rouge à lèvres dégoulinant sur les dents, a fait partie de cette tribu composite qui entourait nos fêtes et nos dérives, parasite de nos plaisirs, éperdue de mimétisme. Dans le lot, tout de même, il y en a un qui sort de l’ordinaire et que je respecte. Au fil des procès, j’ai toujours lu ses articles avec un infini plaisir intellectuel. Son style m’enchante car il mêle perfection de la langue, qualité de la pensée et humour dévastateur. Il n’hésite pas à mettre en cause, parfois vigoureusement, magistrats et avocats avec une critique très équitable car elle frappe de tous côtés. Il raconte l’histoire de chaque jour d’audience et, à la fin, par magie, une cohérence se dégage qui aura les couleurs de l’acquittement ou de la condamnation. Il s’appelle Lucien Dupont-Bérard. Il n’a pas de rival sur son terrain. Je suis content qu’il soit là et troublé par le fait que je vais le lire, demain et après-demain, et qu’il s’agira de moi. Oui, madame le président, j’ai connu Marie Boise, avant de me séparer de mon épouse Delphine.



– Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontrée ?
– J’étais allé dîner un soir chez des amis. Delphine, malade, n’avait pas pu venir. Marie était présente en compagnie d’un homme, un simple ami selon elle.
– Que s’est-il passé ? Vous avez évidemment revu Marie !
– Bien sûr. J’avais appris, au cours de la soirée, qu’elle travaillait dans une maison d’édition assez connue. Je savais pouvoir la retrouver à ma convenance. En fait, je n’ai pas attendu longtemps puisque, le lendemain, je prenais contact avec elle.
– Pour un timide, vous allez vite !
– J’avais aussi l’audace des timides et rien ne me faisait peur quand il s’agissait de ma vie profonde. Avec Marie, j’avais senti tout de suite qu’il en allait de ma vie.
– Vous avez trente ans, un statut professionnel non négligeable, une épouse et une enfant de quatre ans et vous vous amourachez d’une inconnue comme un collégien ?
– Votre réaction ne m’étonne pas, madame le président. On ne peut pas comprendre la passion des autres. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on est dedans et qu’on sait qu’on doit se trouver là et que c’est irrécusable.
– Expliquez-nous.
– Par où commencer et pour exprimer quoi ? J’ai envie de vous dire tout simplement que j’ai vu son visage, entendu sa voix et ses mots. C’est peu, et pourtant tout a clairement commencé là, dans cette douceur du premier instant. Le reste me regarde, si vous le permettez.
– Marie Boise est la victime. L’accusation vous reproche de l’avoir tuée. Vous devez nous en dire plus.
– Cette accusation est absurde. Je sais bien qu’on peut vouloir tuer ce qu’on aime. Peut-être même qu’avec Marie, à tel ou tel moment intense ou douloureux, j’ai pu éprouver un tel désir mais je vous affirme que je ne l’ai pas tuée. Je vous le redis. Lorsque ma relation avec elle est devenue intime – au bout de quinze jours, si je me souviens bien –, je suis tombé dans une histoire de passion extrême, orageuse, lyrique, infiniment charnelle, totalement singulière. C’était quelque chose que je ne croyais pas possible. Je vous ai dit qu’avec mon épouse Delphine, ce qui nous avait réunis, c’étaient les petits et grands événements de la périphérie amoureuse, l’attente d’un enfant, son arrivée, le désir d’autres enfants et notre détresse – non, le mot n’est pas trop fort – quand nous avons appris que nous ne pourrions plus en avoir.
– Mais tout cela, c’était de l’amour, pourtant.
– J’y ai beaucoup réfléchi. L’amour véritable, celui qui fait qu’un être vous manque et que vous voulez le voir tout le temps, celui qui donne le cafard devant l’absence, celui qui donne au monde le visage de celle qu’on aime, je ne l’ai pas connu avec Delphine. Ce n’était pas triste ni médiocre, Laura a enchanté notre existence et nous avons assumé avec un infini bonheur notre rôle de parents. Mais si Laura était notre lien, c’est que nous n’en avions pas un autre, plus intime, plus personnel.
– Marie a changé votre vie et vous a fait divorcer.
– Marie a changé ma vie. J’en ai été heureux. Je ne l’ai pas tuée.



La présidente Dubois, s’abandonnant au fil de ce questionnement, sentait bien ce qu’il avait d’unique, presque d’incongru. Mais c’était ainsi. Au milieu de la convention judiciaire, souvent la vérité d’un être venait poser une charge brûlante qui faisait tout exploser. La force de ce magistrat était de savoir quitter le badinage pour la tragédie pure et nue. Madeleine Dubois avait surmonté sa gêne à entrer dans une intimité qui s’offrait pour la première fois depuis le début du procès. Elle avait aidé à cette révélation. Elle regarde l’accusé qui – surprise ! – ne fuit pas son regard. Elle y voit comme un remerciement.



L’enquêteur de personnalité, un gendarme à la retraite, sec et péremptoire, vient témoigner. On aurait pu attendre de la finesse, de l’analyse, une relation fouillée de l’existence de l’accusé mais on est accablé, au contraire, par le ramassis de ragots, l’étalage de rumeurs et la pauvreté des recherches. Il débite ce qu’il croit avoir à dire sur un ton à la fois assuré et monocorde. C’est un inventaire qui serait risible s’il ne concernait pas un être qui risque trente années de réclusion. C’est une vie absurdement découpée en tranches, avec des rubriques préétablies, pour la commodité de l’exposé certes, mais qui correspondent à l’idée fausse que la somme des parties d’une histoire en restituera le sens et le mouvement, l’unité et la richesse. Non pas que le témoignage lui-même soit foncièrement défavorable à l’accusé puisque seules des personnes de son environnement familial et amical ont été entendues par l’enquêteur. Reste que l’ensemble donne tout de même une impression de travail bâclé et de moralisme au petit pied. Si la coupure entre les trente premières années et les treize années suivantes est bien marquée, ces dernières sont étiquetées très grossièrement et ne paraissent relever, pour le témoin, que du stupre et de la luxure. Les conclusions proclamées d’une voix de stentor affichent un très fort pessimisme. On ne saurait faire confiance à l’accusé pour l’avenir. La présidente Dubois, comme étourdie par ce flot de paroles qui n’a pas servi à éclairer mais à mutiler, qui a réduit la complexité à presque rien, pose une seule question sur la méthode utilisée par l’enquêteur. Elle veut faire comprendre aux jurés que le discours positif, ici ou là apparu, ne résulte que des dires repris et non vérifiés par l’enquêteur. L’avocat général, se levant à peine de son fauteuil, demande d’un ton rogue et mécontent au témoin s’il confirme l’appréciation très médiocre qu’il a formulée sur l’accusé. L’enquêteur, se rengorgeant, affirme qu’il est formel. On propose à la défense d’intervenir. Au moment où l’avocat se lève, son client ébauche un geste pour le faire taire mais il est trop tard. La question est posée d’une manière tellement alambiquée que la présidente se permet de la traduire et de la simplifier. Qu’avez-vous pu vérifier sur les années de collège de l’accusé ? L’enquêteur, qui s’est contenté de repères chronologiques, évoque cependant, pour faire bien, l’existence d’un sentiment de solitude et d’humiliation. Et il tombe juste.



J’ai tort de lui en vouloir, à cet imbécile. Que peut-il bien savoir de cette période ancienne, à laquelle je continue de songer depuis l’intermède du déjeuner, comme si, la brèche ouverte, ce passé n’en finissait plus de faire irruption. Humiliation, solitude. Oui, et c’est peu dire. Au fil des années, j’avais l’impression que nous étions de plus en plus, Paul et moi, sacrifiés par la dureté de la vie. L’écart était de plus en plus net entre les autres et nous. Ma mère faisait tout ce qu’elle pouvait pour nous laisser repartir au collège avec un trousseau convenable, des affaires propres et bien rangées. C’était moins pour l’indispensable que je me sentais à part que pour le superflu. Un événement est resté dans ma mémoire au point de revenir de manière lancinante et aiguë se rappeler à moi. J’avais été choisi pour jouer un petit rôle dans une pièce de théâtre que les pensionnaires devaient représenter dans la cour solennelle, à l’entrée du collège. J’étais fier d’avoir été élu même si je n’avais qu’une phrase à crier. Les parents avaient la charge de s’occuper du costume de scène de leurs enfants. Ma mère n’avait pas eu le temps ni l’argent pour me façonner un accoutrement de qualité. Au collège, lors du défilé où chacun devait passer et se montrer, je ne portais pour tout vêtement qu’une longue chemise brune serrée à la taille par une ceinture, alors que j’avais sous les yeux le rutilant et l’éclatant des autres apparences. Les moqueries résonnent encore dans mes oreilles. Le scandale de la pauvreté – pour moi, à cet instant, je me vivais plus pauvre que les plus pauvres – et l’offense indirecte mais violente causée à ma mère n’ont pas cessé de me tenailler, de me marquer l’âme comme au fer rouge. Par la suite, je n’ai jamais pu être du côté des riches avec naturel, comme quelqu’un qui y aurait eu sa place de toute éternité. J’ai franchi une frontière mais je n’ai jamais oublié.



– Vous nous avez dit comment vous avez rencontré Marie Boise et à quel point vous l’avez aimée. Que s’est-il passé ensuite ?
– Marie travaillait dans une maison d’édition connue. Une fois que j’ai eu des relations intimes avec elle, je n’ai plus voulu la lâcher, si j’ose cette expression. Toujours marié, j’ai pris immédiatement le parti de mener une double existence. Mon métier me le permettait. Vous savez que je dirigeais une entreprise gérant de l’événementiel, avec un emploi du temps parfois dément, en tout cas assez absorbant pour que je n’aie jamais à justifier même de longues absences. Delphine ne s’est rendu compte de rien, du moins au début. La difficulté venait plutôt de Marie qui ne s’attendait pas à une telle frénésie de ma part. Elle ne comprenait pas comment un homme comme moi, avec la famille et le métier que j’exerçais, pouvait ainsi s’abandonner. En même temps, elle en était fière car, pour elle, je l’ai mieux perçu plus tard, il n’y avait rien de plus voluptueux que se donner avec parcimonie et retenue et d’être désirée avec ferveur et folie.
– Folie ?
– Le terme n’est pas trop fort, madame le président. Je devine bien tout ce que vous pourrez tirer…
– C’est la liberté de votre défense. Vous êtes présumé innocent.
– Je devine bien alors tout ce que M. l’avocat général pourra tirer de mes propos. Pourtant, il faut que je tente de vous expliquer ce que j’ai vécu sans rien omettre et dans toute sa complexité. J’ai parlé de folie, en effet, très vite, lorsque saisi par le désir urgent et fatal d’avoir une vie commune avec Marie, je lui en ai fait part et qu’elle m’a ri au nez. J’en ai horriblement souffert dans l’instant. Mais j’espérais et j’étais persuadé qu’à la longue une telle passion, si violemment exprimée, saurait convaincre, saurait l’entraîner dans ma vie. Car c’était là ce que je désirais. Durant mon mariage avec Delphine, j’avais eu un certain nombre de liaisons brèves, rapides ou plus longues, en tout cas elles n’avaient jamais mis en péril mon existence conjugale et notre bonheur familial.
– Qu’est-ce qui vous retenait le plus ?
– Il faut que je reconnaisse que c’était la présence de Laura mais, à l’époque, avant Marie, je ne dissociais pas. J’avais l’impression d’être là pour toujours, absurdement.
– Pourquoi absurdement ? Il y a des couples qui durent heureusement toute une vie.
– Oui, sûrement, c’est bien quand c’est pour de bonnes raisons… Mais quand ça ne tient que par la présence d’un enfant, c’est plutôt moche.
– Ensuite ?
– Avec Marie, ce qui m’est tombé dessus comme la foudre, c’est l’envie brutale de vivre avec elle. Il n’était pas tolérable qu’une seconde, une minute, une heure me soient enlevées et qu’il y ait en permanence une soustraction lancinante et douloureuse à opérer, à partir du bonheur idéal dont je rêvais. Ma folie, mon enfermement dans une obsession qui m’exilait de la vraie vie sont nés quand j’ai dû accepter la réalité. La résistance de Marie n’était pas la résistance classique d’une femme qui n’attend, au fond, que d’être aimée et conquise. C’était autre chose et, quand j’ai perçu que je me battais contre un mur, j’ai commencé à sombrer. Je ne pensais plus que « Marie », je ne vivais plus que par Marie, je rêvais, je respirais et je cauchemardais « Marie », mon emploi du temps n’était plus gouverné que par elle, mon métier s’en est ressenti évidemment. C’était comme si Marie avait remplacé l’objectivité du monde, la pesanteur des choses et le grouillement des êtres, qui, tout à coup, me semblait obscène. Tout à l’heure, j’ai dit une bêtise. La vraie vie, c’était elle. Et ma folie a clairement consisté à mener non pas, en réalité, une double mais une triple existence : la vie ordinaire avec Delphine, la vie ordinaire avec Marie et celle que j’inventais avec Marie contre cette vie ordinaire, en tout cas à côté d’elle.
– Vos affaires ont commencé à péricliter. Vous avez quitté votre milieu, eu de nouvelles relations, de nouveaux amis.
– C’est vrai. Marie m’a entraîné dans un nouveau monde. Je ne m’y suis jamais senti à l’aise. Sexe, drogue, vie facile et clinquante, baisers et grandes tapes dans le dos, pseudo-créateurs, prétendus artistes, les « people » comme on dit ! Mais, avant, j’ai dû m’occuper de Delphine à laquelle, lâchement, j’avais glissé, comme autant de petits cailloux, des signes indubitables de mon bouleversement intérieur et de mon désir de changement.
– Elle a fini par comprendre ?
– Évidemment, Delphine avait deviné, à force. Elle ne m’avait pas fait suivre, elle n’avait pas fouillé mes poches, non, ce n’était pas son genre. Mon portable qui sonne, même très tard, des sonneries qui s’interrompent, un silence quand Delphine décroche, un air de plus en plus absent de ma part, mon peu d’enthousiasme pour les rapports intimes, tout concordait, tout est devenu clair pour elle. Un soir, elle m’a reproché je ne sais quoi, justement, je crois, mon air d’être ailleurs en permanence et mon indifférence à l’égard de Laura. J’ai fait exprès de pousser l’histoire jusqu’à son paroxysme. Tous deux, nous étions en train de hurler quand, dans le mouvement, devant Delphine tout à coup silencieuse et interloquée, j’ai saisi un sac, y ai mis quelques affaires puis me suis enfui. C’était une fuite, c’est le bon mot.
– Et après ?
– J’ai passé une première nuit à l’hôtel. Je savais que la suite serait rien moins qu’évidente mais j’ai tout de même tenté le coup à nouveau. J’ai eu une discussion très orageuse avec Marie. Je lui avais proposé soit de venir habiter chez moi soit d’habiter chez elle. Elle a rejeté l’alternative de manière très blessante. Cela m’a fait mal car j’ai pris conscience du fait que je ne savais quasiment rien de sa vie en dehors de moi. Il faut dire que j’étais tout le temps partagé entre une infinie curiosité et une peur panique. Résultat, tout demeurait dans un flou qui me torturait plus que n’aurait pu le faire une information précise. Devant sa réaction, je me suis demandé si, en dépit de ce qu’il fallait bien appeler notre liaison, elle ne continuait pas à vivre avec quelqu’un. J’ai ajouté un nouveau tourment à la panoplie déjà respectable de mes malaises. Avant, je souffrais de la voir refuser une existence commune et j’analysais son attitude comme la conséquence d’un tempérament peu apte au partage que je désirais plus que tout. Après, sans oser savoir mais avec le poison du doute, j’ai mis un visage, une personne, derrière cette étrange apathie de Marie. Il n’y avait aucune vanité en moi. Je n’avais rien du bellâtre persuadé que ce qu’il proposait devait nécessairement être agréé avec enthousiasme. Non, c’était plutôt du désarroi devant l’ampleur de ce que j’offrais, devant l’étendue des bouleversements que Marie avait créés en moi, et le peu d’écho que cela suscitait chez elle. Comme si, au fond, la passion ne pouvait être qu’une parole, et jamais sa traduction en actes.
– Vous avez décidé, alors, de vous installer seul ?
– Je n’avais pas d’autre choix. J’ai loué, rue du Commerce, un petit appartement très agréable, de quoi accueillir ma fille sans problème, de quoi vivre la vie dont je rêvais si, un jour, Marie se décidait.
– Comment cela s’est-il passé avec votre épouse ?
– Au début, naturellement, c’était très dur. Puis, pour Laura, nous avons tenté de devenir raisonnables. Delphine m’a su gré, aussi, du fait qu’à aucun moment je n’ai évoqué le divorce. Je faisais apparaître mon départ comme une envie de prendre du champ, même si ce désir était inspiré par quelqu’un, mais ce n’était pas la même chose que de vouloir, tout de suite, mettre tout à feu et à sang, faire table rase. Je me sentais honteux, hypocrite en tout cas car, si Marie m’avait pleinement ouvert les bras, j’aurais été prêt à toutes les extrémités. J’ai versé à Delphine une somme convenable, tous les mois. Heureusement, ce n’était pas une femme d’argent.
– Tout allait bien, donc ?
– Non, mon présent était pourri par ma jalousie, mes doutes, mes questions, ma volonté de vivre avec Marie toujours insatisfaite. Je la voyais pourtant chaque jour, et il nous arrivait de passer la nuit ensemble. Cela ne me suffisait pas. Au lieu de goûter cette passion dans ce qu’elle donnait, et qui n’était pas négligeable, je me projetais douloureusement dans ce dont elle me privait, et j’en voulais terriblement à Marie, au point de lui faire des scènes en permanence, même en public. Alors que je croyais être poli et relativement réservé, je me laissais aller devant les autres à des éclats d’une violence folle mais qui, je dois l’avouer, ne troublaient pas trop Marie. Elle me reprochait surtout mon manque de savoir-vivre, et nous nous rapprochions intensément, l’orage passé. Il y avait quelque chose de fascinant à observer cet être qui, avec une résolution inébranlable, s’opposait à notre vie commune mais ne bronchait pas devant les manifestations erratiques et extrêmes de ma passion. Je la voulais toute, elle résistait mais elle ne me quittait jamais.
– Vous étiez heureux ?
– Si on veut. En tout cas, d’un bonheur tellement singulier et chaotique, tellement fulgurant et déprimant qu’il en devenait incommunicable. Comme une langue que nous étions les seuls à savoir parler. Mon bonheur, alors, était un composé de souffrances, il englobait tout ce qui me faisait mal et me rendait incapable de quitter Marie. J’ai essayé pourtant, deux fois. J’ai tenu une quinzaine de jours et Marie est revenue me chercher. J’ai fini par me dire que c’était comme cela, de l’air, de l’eau, du vent, de la pluie, une matière naturelle et incassable, un chant profond, une fatalité qui nous gouvernait, une passion que nous avions cessé de prétendre maîtriser mais qui, au contraire, nous maîtrisait et nous dirigeait.
– La nuit du meurtre, vous étiez dans ces dispositions ?
– Peut-être. Je ne veux pas vous mentir. Il m’arrivait d’être tellement dépassé, ballotté et impuissant, tellement fidèle et si insatisfait, si plein d’allégresse sur le plan du corps et si défait sur le plan de l’âme et de l’espoir que j’en venais à imaginer la mort de Marie comme la seule solution, le seul recours, l’horrible et nécessaire issue. Mais je n’ai jamais esquissé le moindre geste qui ait pu donner de la consistance à ces pensées scandaleuses. Je n’ai pas tué Marie. Je ne peux pas l’avoir tuée.



La présidente Dubois se tait durant un très court laps de temps, qui semble une éternité dans une cour d’assises au rythme généralement soutenu. Elle songe, et elle n’est pas la seule à être renvoyée à son monde intime, à ce qu’elle vit et à ce qu’elle aurait pu vivre. Une mélancolie l’étreint, fugace, vite dissipée, à l’idée de tout ce qu’elle a dû abandonner au fil de l’existence, illusions et rêves et douceurs, tout ce qui est tombé d’elle, tout ce qu’elle n’a pas su retenir. Dans le jury, des femmes ont les larmes aux yeux. Le procès criminel ouvre des chemins que tout le monde peut emprunter.



L’expert Belay se prend pour un bel homme. L’élégance savamment négligée, il s’avance vers la barre avec cette assurance et ce très léger sourire qui ne sont pas loin de signifier la haute opinion qu’il a de lui-même et l’indignation qui serait la sienne si elle n’était pas partagée. S’il y a des psychiatres plus médiocres, il n’en est aucun qui offre un tel contraste entre sa présentation flamboyante et ses limites certaines. Il a été chargé de procéder à la première expertise psychiatrique et à l’examen médico-psychologique de l’accusé. Plus tard, le docteur Masury viendra déposer pour communiquer les conclusions de la contre-expertise qu’il a pratiquée en compagnie du docteur Lubec. Belay développe une série d’idées et d’analyses qui ne sont pas toutes fausses mais qui n’éclairent pas les profondeurs de l’accusé, qui écoute avec une attention un tantinet ironique. Belay n’en a cure et poursuit son exposé, usant d’un langage trop fleuri pour l’endroit, parsemant son discours de citations livrées avec un air entendu comme si elles étaient destinées à créer une connivence supérieure entre lui et ses auditeurs et noyant ceux-ci sous un flot de considérations générales qui dissimulent, plus qu’elles ne les révèlent, la singularité et l’identité profonde de l’accusé. Certes, c’est la règle du genre que d’évoquer le caractère et la vie de la personne dans le box comme si elle n’était pas là, à côté de vous, avec son souffle, sa respiration, sa pesanteur d’humain, comme si on ne sentait pas, à tout instant, les paroles retenues et les silences critiques. Belay réussit à perfectionner cette étrangeté si l’on peut dire, à rendre cette absence encore plus absente, chosifiant par son attitude, ses mots et son indifférence la palpitation et la difficulté d’être. Il y aurait eu dans l’existence de l’accusé un clivage lié à la mésentente puis à la séparation de ses parents. Il ne se serait jamais remis du départ puis de la mort de son père. Le choc de ces deux traumatismes a déstabilisé sa personnalité, dégradé son rapport au monde et perverti ses relations avec l’humanité. Belay voit dans ce crime possible la conséquence d’un bouleversement né il y a de nombreuses années, et considère que sa responsabilité pénale n’est donc pas pleine et entière. Content de soi, se rengorgeant comme s’il était vraiment le meilleur et qu’après lui toute intervention devenait inutile, Belay, campé à la barre et maître en son royaume, attend qu’on vienne déranger son triomphe par d’intempestives interrogations. Quelques audacieux s’y risquent. La présidente d’abord, sur un mode qui frappe le propos péremptoire en plein cœur puisqu’elle demande à l’expert s’il était bien sûr de ce qu’il avait avancé. L’assesseur féminin, ensuite, qui l’invite à fournir des précisions sur la pertinence du lien entre le double traumatisme évoqué et le crime commis treize ans plus tard. À ces questions, Belay, grand seigneur, condescend à répondre, persuadé de la justesse de sa magistrale analyse. L’avocat général, lui, ne décolère pas à cause de cette responsabilité pénale seulement partielle. Il craint pour la sanction qu’il envisage de requérir et interpelle rudement Belay qui bafouille et n’est pas loin de revenir sur sa conclusion, pour lui complaire. Mais quand l’accusé exprime des doutes sur la validité d’un rapport tiré d’un entretien d’une demi-heure, Belay ne se contient plus, fusille l’intrus du regard et, ouvrant grand la bouche, parle de son expérience et de ses titres. Il doit supporter, ensuite, l’avocat qui se permet de tourner en ridicule sa réponse. On sent qu’il est pressé de quitter les lieux et de retrouver des habitudes rassurantes comme parler sans être interrompu ou être admiré par principe. La présidente lui fait un petit geste de la main, qu’il n’est pas loin d’estimer cavalier, et Belay s’en va sans laisser de regrets. Il salue froidement du regard Masury qui est déjà là et attend sagement son tour. Après avoir prêté serment et excusé l’absence de son collègue Lubec, il va, avec un art consommé, prendre en quelque sorte à rebours tout ce qui avait fait de Belay un expert insupportable. Se tournant vers l’accusé lorsqu’il estime que son propos n’est pas assez nuancé, Masury donne l’impression, avec une infinie modestie intellectuelle, travaillée peut-être de longue date, d’accueillir les incertitudes non pas comme des hôtes indésirables mais comme des alliées. Loin de corrompre sa pensée et de donner à sa déposition un tour inachevé, elles vont, au contraire, mettre en relief la vigueur de la réflexion et la finesse du portrait psychologique et psychiatrique proposé aux jurés. Proposé et non pas assené, se laissant deviner entre les silences et la parole, de sorte qu’en dépit de la responsabilité totale qu’il retient, Masury a, bien plus que Belay, fait apparaître les ombres et les lumières d’un tempérament et ouvert des portes pour comprendre. Pour expliquer, si l’accusé est après-demain déclaré coupable, ou pour connaître qui il est, si on l’acquitte. La grande force de Masury est de résister à l’emprise judiciaire qui voudrait seulement que l’expertise arbitre entre l’innocence et la culpabilité. On ne peut pas parler de l’éloquence de Masury, ou alors, d’une sorte très particulière, qui se dégage de l’intelligence et de la sincérité du fond, à tel point que la forme est touchée par contagion et devient elle-même en état de grâce. Quand il a fini, la possibilité de deviner un peu de la vérité, de dépasser l’apparence pour entrer dans le vif du sujet – dans tous les sens du terme – laisse l’audience comme en suspens. Tout semble avoir été dit dans un brassage remarquable entre affirmations et hypothèses. Personne n’a envie d’aller plus avant, cela paraît impossible, à cause aussi d’une timidité particulière qui fait craindre aux intervenants de n’être pas à la hauteur de ce qu’ils viennent d’entendre. L’avocat général, cependant, s’inquiète de l’avenir de l’accusé et il veut que l’expert confirme cette crainte. Masury, qui connaît trop bien les grosses ficelles de l’accusation, s’en sort avec élégance en soulignant que le temps de l’enfermement peut être celui de toutes les métamorphoses et qu’un pronostic n’aurait guère de fiabilité. La défense tente à son tour d’entraîner l’expert sur un terrain où il refuse d’aller. Il confirme son incapacité à imaginer le futur. L’inventivité et la liberté humaines sont sans limites. L’accusé se lève sans que la présidente l’ait invité à le faire. On sent qu’il voudrait dire quelque chose, il semble fragile tout à coup, on croit l’entendre murmurer merci et il se rassoit.



Je suis fatigué et je découvre en moi un sentiment qui me fait horreur. La peur, l’angoisse. La première journée de mon procès va se terminer dans quelques minutes. La présidente est en train de lire certaines déclarations qui, selon elle, compléteront utilement l’examen de ma personnalité. J’ai peur, c’est vrai, et j’en ai assez. J’en ai trop entendu sur moi, et c’était trop faux. Mon meilleur ami, Jean-Charles Le Guernec, homme d’affaires et vaguement juriste, m’avait conseillé sous forme de plaisanterie de refuser l’expertise psychiatrique au motif qu’elle me nuirait forcément, que je sois déclaré fou ou responsable. La justice faisait semblant de vous comprendre mais, en réalité, elle vous assassinait. Son humanisme était de la frime. Jean-Charles n’avait pas tort. J’aurais mieux fait de l’écouter. C’est un ami rare, toujours prêt et jamais pesant. Je l’ai rencontré il y a longtemps dans le cadre professionnel, nous avons sympathisé puis nous sommes devenus complices, assurés de trouver chez l’un et chez l’autre ce qui nous manquait chez tous les autres. En même temps, nous nous sommes peu vus par rapport à ce qu’une amitié traditionnelle aurait souhaité. Justement, ce qui nous a toujours rapprochés, c’est la certitude que nous n’étions pas contraints, pour cultiver ce qui nous unissait, à une exploitation forcenée du temps. Nos longues périodes d’apparent éloignement non seulement ne nous gênaient pas mais nous permettaient d’avoir une respiration incomparable. Jean-Charles est à portée de mes pensées et je sais qu’il se soucie de moi, qu’il a peur pour moi. Il m’a proposé de venir témoigner en ma faveur. Je n’ai pas désiré lui imposer cela. Les inepties de ce paon de Belay sont encore dans ma tête. J’ai pu constater que le personnage avait déplu, mais je ne suis pas sûr que le fond absurde de son rapport ait subi le même discrédit. J’aurais dû me lever et crier qu’il était un charlatan. Ce n’est pas trop mon genre. J’ai l’innocence polie et discrète. Cela me nuira peut-être. Quel bonheur, après, d’entendre Masury ! Je croyais avoir passé ma vie, même dans le tourbillon et le désordre de ces dernières années, à fouiller mon moindre recoin, à débusquer mes secrets et mes hypocrisies, à soulever les chapes qui, plus ou moins profondes, m’empêchaient de me connaître à fond. J’étais loin du compte, pourtant, et Masury m’oblige, après son intervention si déstabilisante, à replonger dans la nuit et le jour, dans l’enfance et son contraire, dans l’exaltation et la dépression ; il m’oblige à sortir des réponses convenues que j’ai faites tout à l’heure aux questions de la présidente. Elle aussi, Marie, je la découpais en tranches, je la livrais avec la froideur de l’analyste et la précision de l’historien, je l’offrais, grâce à ma parole, à des personnes qui ne pouvaient pas avoir la moindre idée de ce qu’elle était vraiment. De son vivant déjà, même aux plus proches, il était impossible de faire passer le message de ma passion, de ma folie, de notre monde. Car, à trop forcer sur son refus de la vie commune, j’ai pu laisser croire que Marie se tenait en marge de mon univers sans y adhérer corps et âme. Alors qu’elle était folie dans ma folie et passion elle-même. Elle n’était jamais en retard d’une preuve, d’un acte d’amour. L’enfance qui m’habitait et qui m’avait fait quitter les rivages adultes de la raison et de la mesure, elle ne s’en est jamais moquée, jamais elle ne m’a renvoyé dans mes quartiers en m’interdisant d’emprunter les chemins tordus sur lesquels je me foulais le cœur. Masury a vu juste quand il a expliqué que j’étais retombé en enfance, avec ce que celle-ci a d’intense, de cruel et d’exigeant. L’urgence comme une règle, une angoisse, mais aussi un stimulant. Tout, tout de suite. Que ce soit une formidable immaturité plantée dans l’âge adulte, j’en avais évidemment co