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Fiche : Humeurs médicales
 
 
   
 
QUEUE LEU LEU


Une minute de répit entre deux actes. Le dernier patient avait une rhino-pharyngite désespérément banale, l’avant-dernière avait un cancer du sein dramatiquement incurable. Dans ma salle d’attente, ils patientent, telle est leur condition. Je n’aime pas les faire poireauter, je crois n’être pas cabotin, ou si peu, ou il y a si longtemps. Leur patience m’étonne, moi qui déteste ces embouteillages, de la rue, de la poste ou de la boulangerie ; les files d’attente rognent mon individu, ce besoin de hâte est grotesque, mais il m’est identitaire, voire sanitaire. Chez mes patients, j’ai l’impression qu’inversement la patience augure de la santé. Ils n’apparaissent pas trop perturbés par cette attente, ils ont, en tout cas, la courtoisie de ne jamais s’en plaindre ; je le leur reproche souvent, leur politesse et leur obséquiosité ont transformé moult médecins en divas ou en mandarins. Mon retard, aujourd’hui, s’est accumulé sur des confidences, parfois brutales, comme une idée suicidaire, ou hésitantes, comme une démangeaison anale.
Chacun d’eux attend son tour, concentré sur le brouillon mental de sa plainte ; il est possible que cette petite foule, ces autres qui patientent avec eux les rassurent, comme une marque de mon expertise inscrite dans leur nombre. La salle d’attente est le label du notable, il ne va jamais chercher les clients, ils viennent de leur plein gré s’inscrire dans cette procession de l’espérance. La soumission est le premier pas vers l’observance administrative ou thérapeutique. C’est bien moi qu’ils attendent, me voilà autoritaire comme un feu rouge et célèbre comme une postière, et je devine, sans vraiment vouloir me l’avouer, qu’ils m’accordent, de surcroît, le savoir et l’humanité. Je trouverai bien le moyen de repousser leur suicide ou de calmer leur démangeaison anale. Deux ou trois jours, peut-être un peu plus, cela me paraît dérisoire ; eux savent bien mieux que moi l’équivalent d’éternité que sont trois jours d’angoisse ou de prurit.
Ils abondent depuis tant d’années dans l’antichambre de mon cabinet qu’ils m’ont presque convaincu de mon aura et de mes compétences. Parfois, j’aimerais savoir ce qu’il en serait sans le remboursement ou avec plus de concurrence. J’ai certes acquis la culture des ventres, la péritonite ne me trompe plus ; le jaune de leurs yeux saute aux miens, le murmure de leurs poumons m’est familier, l’épaisseur de leur peau est inscrite entre mon pouce et mon index ; leur ton suffit à leurs plaintes qui n’ont plus besoin des mots pour m’indiquer la gravité. Pourtant, depuis le premier jour de mon art, l’échec est devenu patent. Plus j’ai exploré leur corps, plus ils en ont perdu le savoir tacite, plus je les ai soignés, plus ils ont fait reculer l’idée de guérison. Les quelques victoires et les nombreuses extravagances de la médecine n’ont pas modifié d’un iota leurs inquiétudes sanitaires. Pourtant j’ai sincèrement essayé de modérer leur compulsion aux soins, pour réserver mon art aux plus abcédés et aux plus cancéreux d’entre eux. Cent fois sur le métier, j’ai remis mon ouvrage, j’ai pratiqué l’humour, l’homélie, la pédagogie, la littérature, le mime, le dessin, la poésie et même la science pour leur apprendre à distraire leurs douleurs, à mépriser leurs symptômes, à désacraliser la médecine, à dialoguer avec leurs organes, pour leur souffler l’immunité, apaiser leur psychisme et raviver leur bon sens biologique. L’échec est vraiment patent, ma force de conviction a vraisemblablement été amoindrie par le besoin que j’avais de leur obole et de leur amour à la queue leu leu…
Ils m’attendent toujours…
Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de leur obole et un peu moins de leur amour. Je continue pourtant à leur composer des phrases de savant. Toutes ne me plaisent pas.
J’aime bien celles où leurs adjectifs s’accrochent à mes substantifs. Sans doute ai-je autant besoin de leurs épithètes que de mes évidences.
Ce doit être ma queue leu leu à moi.

ART DE L’ABSTENTION


Nous en avons désormais la certitude, un cancer de la prostate après soixante-quinze ans ne modifie pas la durée de vie1. Nous avons également la preuve que tous les hommes de plus de quatre-vingts ans sont porteurs d’un cancer de la prostate qualifié de in situ, c’est-à-dire ne débordant pas la capsule prostatique. Ces deux vérités ont fait l’objet d’un « consensus2 » stipulant logiquement de ne plus faire de dépistage de cette tumeur après soixante-quinze ans.
Les consensus sont généralement méconnus des patients, et il semble que celui-ci soit tout autant ignoré des médecins, puisque très souvent, les enquêtes le prouvent, ils ne le respectent pas3.
Ce fait confirme, de manière éclatante, que le consumérisme médical avance indépendamment des preuves et de la science.
La charge symbolique du mot « cancer » est si forte qu’elle engloutit la raison des patients et la logique de certains médecins. Même les praticiens qui connaissent ce consensus cèdent parfois avec complaisance à la pression de leurs patients désireux de savoir, « à tout prix », s’ils sont porteurs d’un cancer ou non.
La médiatisation et la peur de tous les cancers amalgamés ont logiquement et durablement imprégné les cerveaux des patients. Surprise est de constater que les médecins ne contribuent pas à modifier le cours de cette fuite en avant. Ces derniers craignent probablement d’être accusés de négligence ou de mépris, s’ils ne réagissent pas immédiatement à la phobie du cancer, bien qu’ils soient juridiquement protégés par un consensus d’abstention clairement établi.
Une autre explication plus triviale est possible : un résultat positif de PSA1 entraîne systématiquement des actes médicaux (échographie, biopsies, chirurgie) souvent inutiles, tous démagogiques, parfois nocifs, jamais pédagogiques, mais toujours lucratifs.
Tous ces actes sont pardonnés puisqu’ils coulent dans le sens du courant naturel de l’angoisse et de l’interventionnisme utilisé ici comme cataplasme provisoire.
Pourtant, le consensus est clair, si un patient octogénaire vient consulter avec le résultat récent de ses PSA élevés, le bon praticien devrait lui répondre simplement : « Peu importe » ou : « N’y pensez plus » ou par une très méchante pirouette : « Je m’en fous ! »
Reconnaissons que de telles réponses sont moins courtoises qu’un air doctoral très convenu suivi d’investigations très convenables…
Dans quelques années, il est probable que nous saurons différencier d’emblée les tumeurs du sein à bon pronostic des cancers mortels. Chaque jour nous montre que les avancées de la connaissance autorisent bien plus souvent l’abstention qu’elles n’encouragent à l’action. Cependant, tout porte à croire que les médecins mettront longtemps avant d’oser répondre aux patientes angoissées porteuses d’un cancer à bon pronostic : « N’y pensez plus madame », la galanterie leur interdira toujours la pirouette du « je m’en fous », mais aucune éthique ne leur interdira de le penser tout bas.
Art consommé de l’abstention.




LA POÉSIE FOUT LE CAMP


En matière de médicaments, j’ai mes préférences.
Évidemment j’aime ceux qui sauvent des vies comme les anticoagulants chez le porteur de phlébite. J’apprécie la morphine qui soulage les douleurs ou l’insuline qui compense une carence.
J’avoue avoir aussi un faible pour ceux qui ne servent à rien. Ce sont les plus nombreux. Leur seule limite est celle de l’imagination des fabricants. Leurs ressorts sont l’activisme du médecin et l’impatience du patient.
Parmi tous ces médicaments sans efficacité, beaucoup ont les atours de la science ; leur pouvoir mimétique force le respect, la gélule a de vraies couleurs, la posologie est rigoureuse, le granule a un incontestable dosage, la boîte est sérieuse, la notice est grave. Le médecin s’y laisse prendre autant que le patient. Fort heureusement, parmi ces usurpateurs, certains remèdes ne se prennent pas trop au sérieux, ceux-là sont sympathiques, ils portent des noms déguisés de fleurs ou de symptômes. Ils ont le même effet placebo que les autres, mais ils ont la poésie et la modestie en plus.
Ma préférence va incontestablement à la Jouvence de l’abbé Soury. Ce produit se trouve sur les rayons de nos officines et dans le prestigieux dictionnaire Vidal depuis des décennies et il n’a pas pris une ride, confirmant, si besoin était, son grand pouvoir de jouvence.
Le nom de ce produit présage une impérissable jeunesse, il recèle un envoûtement par la religion malgré le patronyme de l’abbé, invitant discrètement au quolibet. On se demande bien ce que pouvait faire cet ecclésiastique mystérieux affublé d’un nom de mammifère fouineur. N’utilisait-il pas sa liqueur pour aller voir d’autres souris encore plus discrètes ? N’avait-il pas inventé le Viagra avant l’heure, placebo caché sous des habits de moine aussi prestigieux que des habits de savant ?
Un médicament porteur d’un tel nom est promis à la fécondité et à la réussite éternelle.
Hélas, je suis un peu triste, j’ai découvert dans le dernier Vidal de nouvelles formes de ce remède existant désormais sous forme de comprimés et de gel cutané. Voilà qui vient, d’un coup, amoindrir la force poétique de la liqueur originelle. Prescrire UN Jouvence de l’abbé Soury matin midi et soir prive le patient de la liberté de dosage que conférait la liqueur dont l’excipient alcoolique incitait au péché.
Aujourd’hui, l’ordinateur choisit les noms des médicaments, guidé par les phonèmes de la mondialisation et le dépôt des marques.
La poésie va-t-elle définitivement déserter la thérapeutique ?




PARENTECTOMIE 1


La schizophrénie est une maladie terrible dont nous ne cessons de découvrir l’organicité. Probables perturbations de la synaptogenèse2 au cours des toutes premières années de la vie ou in utero. Les symptômes de cette maladie étant essentiellement d’ordre psychiatrique, il paraît licite de la confier aux psychiatres. Ceux-là, malgré leurs dénégations, se partagent en deux camps : ceux qui voient le cerveau comme un organe de notre anatomie, et ceux qui le voient comme un objet virtuel façonné par les mythes freudiens. Aujourd’hui encore, des psychanalystes prétendent traiter des schizophrènes en leur faisant « vomir » l’instant martyr de l’éducation !
Les parents de schizophrènes, nous les comprenons,
n’aiment pas ces psychiatres-là qui les torturent de leurs silences ciselés pour la culpabilité. Dans les années soixante, un certain Fromm-Reichmann, à qui son époque avait complaisamment laissé la parole, avait réussi à inventer le concept de mère « schizophrénogène1 ».
Pauvre mère.
Le réflexe de défense de ces familles torturées a été de se ruer chez les chimistes, fiers d’arborer leurs neuroleptiques capables d’anéantir tous les délires. Les chimistes, hélas – le travers doit être humain –, ont sombré dans l’impérialisme culturel avec le même enthousiasme que les analystes. Ils ont osé renommer « antipsychotiques » les neuroleptiques, suggérant l’action sur la maladie et non plus sur le symptôme.
Nous en sommes là.
Pourtant, il ne fait aucun doute que la schizophrénie bénéficie de nombreux autres traitements tels que les thérapies cognitives ou comportementales, la réinsertion par le travail, l’art ou le groupe. Néanmoins, tous ces termes conservent une connotation « psy » assez désagréable pour des géniteurs qui ont un raisonnement tacite et logique : si la rééducation améliore la maladie, cela laisse supposer que l’éducation en a été l’une des causes.
Il est parfois tentant d’inciter les schizophrènes à une « parentectomie » passagère qui est traditionnellement un excellent catalyseur de la réinsertion sociale. Oui, mais proposer cela revient à insinuer, une nouvelle fois, un rôle coupable des parents, et depuis ce monsieur Fromm-Reichmann les parents ne veulent plus entendre de grossièretés.
Nous en sommes là aujourd’hui, les familles préfèrent, de loin, l’idée du médicament, voire de la chirurgie ou de l’électrochoc dont l’activisme évoque naturellement la notion d’organe, éloignant ainsi tout spectre de culpabilité.
Nous en sommes bien là.
Les parents des schizophrènes n’arrivent toujours pas à oublier la goujaterie de certains disciples de Freud et ils se prosternent trop vite devant les pharmaciens. Comme il n’est pas possible d’espérer que les sectes et les dogmatismes se taisent un jour pour qu’enfin les parents soient des gens comme les autres, il nous reste à attendre patiemment les progrès de la connaissance en neurophysiologie.




EXTÉRIORITES ET EXTÉRIOROSES


Pasteur n’a pas vraiment dit que la maladie venait toujours de l’extérieur, néanmoins, depuis la révolution pastorienne, nous en sommes convaincus. La maladie infectieuse vient du microbe, du virus ou du parasite, la maladie génétique vient des ancêtres, la maladie congénitale vient de l’utérus, le traumatisme vient de l’accident provoqué par les autres, le stress vient du traumatisme, la névrose vient de la mère (ou du père si l’on n’est pas misogyne), l’alcoolisme vient de la névrose, la mort du vieillard vient de la canicule, la dépression vient du licenciement ou du harcèlement, l’obésité vient des aliments, la sédentarité vient de l’automobile, l’arthrose vient de l’humidité, l’asthme vient de la pollution, l’allergie vient des allergènes et le crétinisme vient de la télévision.
Pasteur n’aurait jamais imaginé à quel point la symbolique du microbe allait s’immiscer dans nos innocences.
Les Américains, particulièrement sensibles aux bactéries et aux aliments qui les pénètrent à leur insu, sont, plus que les autres, atteints d’« extériorites » et d’« extérioroses ».
La preuve la plus flagrante de cette épidémie, dont nous ignorons toujours si nous en sortirons vivants, vient de m’être donnée par la lecture d’un article1 relatif à la lutte contre la cocaïnomanie et l’héroïnomanie, maladies qui sévissent abondamment outre-Atlantique.
Les Américains, ayant compris que ces addictions ne pouvaient venir ni de l’intérieur de leurs toxicomanes ni de l’intérieur de leur société, en ont, très rationnellement, cherché la cause externe. Ils ont opportunément découvert l’existence de pays cultivant et exportant le pavot, plante avec laquelle sont fabriquées la plupart des drogues. Connaissant l’origine du mal, ils ont logiquement cherché le remède et l’ont trouvé. Il s’agit d’agents défoliants s’attaquant aux feuilles de coca et d’opium. Ils ont déjà commencé à les pulvériser sur les cultures pathogènes de paysans colombiens peu empreints de civisme américain. Le gouvernement colombien avait au préalable reçu une aide financière pour autoriser la pulvérisation de ses propres paysans. L’art médical est un art simple.
Reste maintenant à généraliser cette méthode de l’épandage à tous les pays producteurs avec l’accord des Nations unies. Une guerre du bien contre le mal, une sorte de révolution pastorienne revisitée par des hussards.
Ainsi, après l’éradication de la variole, nous pouvons désormais espérer une éradication de la toxicomanie. Grâce à ce premier exemple, nous pouvons désormais élaborer d’autres projets pour lutter contre les extériorites et extérioroses qui menacent nos fragilités.
Bombarder les manufactures de tabac américaines pour éradiquer les cancers du larynx des Chinois, décapiter les trafiquants d’armes russes pour supprimer le suicide chez les Japonais, défolier les vignobles français pour anéantir l’alcoolisme mondial, couper tous les platanes pour abolir la morbidité routière par choc frontal.
Sans oublier la stérilisation des fromages et des intellectuels pour éviter les entérites et les névroses.