extrait

 
Fiche : Un petit héros de papier
 
 
   
 




CHAPITRE PREMIER


LES INTERCESSEURS



L’action se déroule à proximité de la mer, un jour frileux de mars. J’ai allumé un poêle à pétrole Baya. J’écris sur une table ovale en merisier, couverte de traces, de blessures, d’indices. En face de moi, ou plutôt face au cahier sur lequel se trouvent ces premières lignes d’encre, il y a un vase en verre clissé de fils de laiton. Il déborde de renoncules aux tons veloutés.
Ma plume est lente, car je suis désormais sur le second versant de la vie, inscrit dans le déclin.
Dehors, en basse continue, le vent du littoral souffle sous le chant têtu des moineaux. Je me laisse aller à une sorte de dictée rurale, inattentif à l’orthographe, mais tout en éveil pour ce qui est du son des mots, des phrases, des évocations haussées jusqu’à ma rêverie, jusqu’à ce que j’appellerais, avec un ravissement jaloux, la poésie de mémoire.
La mémoire : elle est trieuse, oublieuse, bigame – mariée au rêve et à la réalité. Elle est sans frontières précises, faisant ici des incursions, des invasions même, et là opérant des retraits dans de vagues terrains sans atmosphère, aux configurations inquiétantes : on ne sait plus avancer. Mais la mémoire, c’est aussi une fiction chaleureuse où, sous les masques provisoires du passé, chacun s’invente en dehors du temps. Cette invention est d’abord verbale, et le verbe cherche toujours son commencement.
La poésie chasse l’utilitaire.
C’est l’heure du conte.


J’entends la voix articulée et douce de papa au moment de la sieste enfantine. La voix articulée et douce, la voix voilée et étrangère. Lorsque, quelques années plus tard, j’essayais de l’enregistrer, elle ne passait pas. Nous sommes parfois impuissants à rendre compte de ce qui nous charme ; mais c’est cela aussi l’amour.
À l’époque lointaine du conte, papa me dominait : j’occupais sa place habituelle dans le lit conjugal et le ruban du récit toujours tombait du ciel. Son répertoire était d’importance comme celui d’un pianiste chevronné. J’aimais les variations des Cendrillons : Cendrillon de la terre, Cendrillon de la lune, Cendrillon du soleil, Cendrillon des étoiles. Cendrillon de la terre était terreuse, Cendrillon de la lune était lunaire, Cendrillon du soleil était brûlante, Cendrillon des étoiles était cosmique. La fille des cendres devenait un phénix. Sa francité paysanne et sa condition d’ex-souillon pénétraient dans le cœur endurci, peut-être cruel, d’une princesse russe. Papa, Arménien sans territoire nommé, orphelin de Mésopotamie, ne s’embarrassait d’aucune frontière ethnique. Il se considérait comme une créature du cosmos enveloppée d’une poussière achrome et dense qu’il appelait aura.
J’entendais ces termes nouveaux, je voyais derrière eux la brillance de la jeune fée qui parcourait les mondes sans jamais briser ses pantoufles de verre, quand plusieurs générations de typographes étourdis et d’érudits fantaisistes se les figuraient d’une souplesse de peau incomparable, homonymement en vair. Je l’ignorais alors : le vair ou petit-gris était la fourrure d’une variété d’écureuil. Cette fourrure colombine – d’une couleur miroitante, gorge-de-pigeon – doublait l’intérieur des manteaux et des souliers d’apparat.
Le prince énamouré de la féerie recherchait-il le contact des peaux plutôt que la contemplation d’un talisman de gazelle ? Touchant le vair, il touchait un peu la peau qui l’avait touché. Il caressait l’intime. Possédait le contact.
La pantoufle de verre du conte de Charles Perrault est improbable (elle ne permet pas de marcher ; elle est dangereuse, blessante). Une célèbre production cinématographique de Walt Disney de 1950 en fournit une image étincelante. Mais comme l’objet appartenant à la belle devenait viril dans les mains (les serres) d’un souverain se découvrant rapace_! Comme le désir est contondant_! Comme le lapsus calami («_vair_» au lieu de «_verre_») est pardonnable_!
Quelqu’un se sauve.
Quelqu’un d’autre veut.
Les mots s’enfonçaient en moi, naviguaient sur mon sang, narcotisaient mes cellules nerveuses, dissolvaient la trame du récit, et je m’endormais en proie à d’autres rêves. Le monde seulement existait-il ? J’en doutais.
Je soupçonne papa d’avoir été, en bon éducateur, stratège.
La maladie le saisit. Ce fut une main de géant qui le repoussa pour toujours à cette place ironiquement conjugale où son martyre s’accomplit. À l’heure du conte, qui n’était pas celle de la sieste – car j’avais grandi –, nos places s’échangeaient, lui abrité, moi assis près de sa couche, le surplombant. Papa à l’orchestre, moi au balcon ! Sur la scène imaginaire, les rubans du récit s’élevaient, tire-bouchonnaient, virevoltaient, cerf-volaient. Suivant le rythme de son propre cheminement, qui était aussi celui de sa propre déroute existentielle, les contes s’hindouisaient. Le poignant se mêlait au merveilleux. Une sorte de morale grandiose et quasi inaccessible déployait d’immenses ailes au-dessus de nos têtes rapprochées, au-dessus de l’atoll du 204, rue du Faubourg-Saint-Martin, Xe arrondissement. La pauvreté, qui y avait son microclimat, faisait tomber, toutes saisons confondues, des crachins d’étoiles.


Il était une fois une mangouste dont la moitié du corps était brune, tandis que l’autre moitié avait la couleur de l’or. Elle ne passa pas inaperçue lors d’une fête de charité organisée par un quarteron de maharajas ruisselant de pierreries. Ils gloussaient de contentement, comme repus de leurs propres dons.
« Ceci n’est pas œuvre de charité_», dit-elle.
Les princes protestèrent. La mangouste déroula le tapis clouté de son histoire…
Il était une fois un homme de prière, un brahmane, qui vivait dans un village de l’Inde. Il habitait une masure avec sa femme, son fils et sa bru. Les oboles qu’il recevait des fidèles en échange de ses prédications et de son enseignement lui permettaient tout juste de subvenir aux besoins de la famille.
Une disette de trois années s’abattit sur le pays.
La famille du brahmane n’avait pas mangé depuis plusieurs jours, quand celui-ci apporta au logis un peu de farine d’orge. Il en fit quatre parts. Son épouse s’empressa de mouiller la farine pour en faire des chipatas. Autrement dit, des galettes. Sans y ajouter huile et sel, elle les cuisit à sec dans une poêle en fonte.
On frappa à la porte.
Un hôte.
En Inde, c’est sacré. Un hôte est l’égal d’un dieu.
C’était un homme aux cheveux hirsutes, nauséabond, dépenaillé. Le brahmane l’invita à entrer et lui servit sans préambule sa part de nourriture. L’homme l’avala.
On l’entendit grommeler : « Voilà dix jours que je n’ai pas mangé. Ces quelques bouchées m’ont mis en appétit. J’en prendrais bien encore._»
La femme dit à son mari : « Donne-lui ma part._»
Le brahmane se rebiffa, tandis qu’elle insistait : « Tel est notre devoir, à nous qui avons la chance d’avoir un toit, de donner à manger à ce pauvre homme. Puisque toi tu n’as plus rien à lui présenter, c’est à mon tour d’accéder à sa demande._»
Ainsi fut fait. L’homme engloutit la part de l’épouse, mais dit que la faim continuait à le tenailler.
La voix du fils s’éleva : « Un fils doit toujours aider son père dans l’accomplissement de ses devoirs. Prends aussi ma part, père, et offre-la à notre hôte._»
Elle ne suffit pas à l’hôte insatiable qui avala également la part de la bru. À la suite de quoi, il se déclara satisfait, donna à tous sa bénédiction, puis quitta le logis.
Le brahmane et les siens moururent d’inanition lorsque l’aurore se leva. Quelques grains de farine étaient tombés par terre. La mangouste, qui se trouvait dans les parages, se roula dessus. Un miracle eut lieu : la moitié de son corps fut poudrée d’or.
« Depuis, j’ai parcouru le monde avec l’espoir de découvrir une autre œuvre de charité comme celle à laquelle, dans ce village de l’Inde, il m’avait été donné d’assister. En nul endroit, je ne revis pareil prodige. “Chacun pour l’autre”, telle aurait pu être la devise de cette famille bénie… L’autre moitié de mon corps ne connaîtra pas aujourd’hui les reflets d’or puisque, princes, vos aumônes ne sont pas d’authentiques œuvres de charité._»
Bien plus tard, j’appris à quel corpus ce genre d’histoire appartenait ; mais qu’importait l’appartenance à un fonds oriental plus ou moins connu, puisque, par la magie de la parole, d’une transmission douce et appliquée, l’invasion littéraire opérait. Je dis «_littéraire_», parce que c’est le personnage vénéré et vénérable de la mangouste – le rat de l’Inde, le rat d’Égypte, ou encore le rat du Pharaon – qui retenait toute mon attention, que j’admirais, avec lequel je m’identifiais et avec lequel, aussi, je dialoguais intérieurement.
Pour moi, cet animal doué de parole, qui sortait du chapeau du conte et sermonnait des hommes présomptueux, était l’incarnation de la justice. Quelqu’un apportait soudain des précisions sur des actes sans conséquences apparentes. Un pelage poudré d’or, aussitôt vu, aussitôt éclipsé, laissait quelques traces sur la rétine de l’enfant déjà spectateur des marionnettes de Morphée.
J’étais éveillé à la foi hindouiste d’un Vivekananda, prédicateur indien dont papa étudiait la pensée par l’entremise d’une association spiritualiste, et dans le même temps courtisé par la langue française qui me restituait des beautés anciennes comme ces digitales, dit-on vénéneuses, qui, à la belle saison, enjolivent les chemins creux. La langue française que papa prononçait avec lenteur me renversait dans un monde où la conscience n’avait plus droit de cité. C’était une sonorisation délicate et colonisatrice tenant lieu de contenu. La forme sonore de la langue gravait en moi (dans une conscience mise en berne) les premiers sillons boustrophédons (de la gauche vers la droite, puis de la droite vers la gauche, sans interruption) de la littérature. C’est dire la part de rêverie dans cette dérive innocente, dérive qu’on voudrait pour toute la vie, après chaque coucher, sous la protection des anges, des elfes, des farfadets et de toutes espèces de lutins fraternels.


Alors que le printemps est dans son plein, que les oiseaux pépient de conserve sans distinction de plumages, soulevant leur arrière-train, alors que les taupes creusent méthodiquement d’invisitables galeries, une mademoiselle évoluant sur des jambes de beurre occupe l’estrade blanche, striée de noir, de ma page. Elle me rappelle que c’est bien elle – « Souviens-toi, ne m’oublie pas » – qui m’a initié aux lettres seules puis associées, ces lettres par lesquelles ma mémoire incite la transcription de sa venue, de son retour plutôt, puisqu’elle rejoue, fée elle aussi scintillante, la scène rodée de la désignation.
Dans une salle lumineuse, vitrée côté cour et côté couloir, se trouvaient accrochés à espaces réguliers des tableautins coloriés d’un même fond mastic. Y étaient représentés l’âne, la carotte et le manteau. Des lettres en minuscules, aux boucles et aux tranchants parfaits, ressemblant à l’écriture de la maîtresse sur le tableau noir, des lettres latines à l’encrage appuyé, apportaient un crédit de réalité aux figures représentées. Et c’est bien l’association du dessin et des lettres qui déjà, pour moi, dépassait les apprentissages de la prononciation, de la lecture, du sens, bref, de cette synchronie propre à me faire aborder l’autre versant du conte : sa fabrication.
À l’aide d’une longue perche, la maîtresse frappait d’un double tap ces tableautins où plusieurs générations d’élèves avaient accroché leurs regards. Gâterie supplémentaire : l’angélique personne à l’allure modeste (souliers à talons compensés, jupe marron-beige, tricot crème, corsage blanc pudiquement échancré, chaînette dont la croix supposée se perdait quelque part et chignon parfois rebelle), l’angélique personne se nommait Nougaret.
Ce nom, dont je ne puis oublier l’onomastique, c’est la France.
La France : une introduction suave, précisément angélique, dans ce vaste territoire de la langue qui, comme la mer sans cesse recommencée des poètes adolescents, borde tous les périmètres institués. « Parlez-moi de la France », demande à sa bien-aimée française un jeune homme russe obsédé d’évasion. Ces paroles sont prononcées dans un film de Régis Wargnier, Est-Ouest.
« Parlez-moi de la France » : ce serait comme le début d’un roman. Le jeune homme, qui s’appelle Oleg, champion de natation, est en tenue de bain. Non, il est habillé et dit à celle qu’il aime quelque chose de doux (tandis que j’écris ces lignes, sur la table piquetée du jardin, c’est le chant du coucou qui bat la mesure du temps, chant égal, chant rassurant des racines, des souches et des branches). Oleg ne dit pas, en la vouvoyant : « Je vous aime._»
Mais : « Parlez-moi de la France._»
Ils sont en Russie stalinienne. Oleg a soudain besoin du féminin de la France en elle. Il a besoin de cette grâce. Il pourrait tout aussi bien dire : « Montrez-moi la part de la France en vous. Sortez-la. Sortez cette belle nudité française. Je désire ça. J’ai faim de ça. Le babil [quoique encore novice dans notre idiome, Oleg connaîtrait ce mot de la Babel des livres], un tatouage onirique, un matricule consenti, où le chiffre ne se référerait à aucune police, aucune liste._» Il ajouterait : « Je ferai tout pour obtenir ce matricule._»
Oleg rêve de rejoindre sa bien-aimée là-bas, alors que tous deux se trouvent ici.
Ici, pour celui qui écrit, pour cet autre qui lit – ici, c’est-à-dire la langue.
Beaucoup d’années me séparent de la scène durant laquelle l’appliquée Nougaret, rue Eugène-Varlin, Xe arrondissement, indique la langue, allume dans un Versailles des pauvres, les fontaines intarissables de ma première littérature : « âne », « carotte », « manteau ». Je n’entends plus le timbre de sa voix, mais perçois encore le tap-tap. « Tap-tap » est une commodité de transcription qui conserve précieusement une trace sonore. Quant à mes pleurs, à l’instant, on ne pourrait les deviner, à la rigueur, que dans le filetage des mots choisis et la cambrure des phrases… Parfois les phrases, tels des nuages, s’amassent au-dessus de nos têtes et se résolvent en une sorte de pluie – c’est l’émotion. Ainsi coule la parole de l’enfant dans la phrase adulte.
Je nomme l’émotion, parce que Nougaret une fois apparue sur la scène de la page – sur ce petit théâtre d’amour et de louange –, je ne voudrais pas que le rideau s’abaisse. Je me sens redevenir le garçonnet du cours préparatoire. Mais pas un de mes camarades n’est resté à mes côtés. Je n’ai pas le cœur à applaudir. En fait, la classe est vide. En fait, l’émotion a surgi avant que je n’en sois venu à la décrire.
Il y a aussi des circonstances : j’ai commencé à me remémorer Nougaret dans la solitude de mon petit bureau de Dragey et, après une interruption de quelques heures, j’ai transporté mon cahier dans un café de Granville, Au Pirate, dont je suis un habitué. Là, j’ai continué à courtiser Nougaret. Des bribes de conversations se sont mêlées à la trame de l’écriture. La musique enregistrée, en sus, tombant de haut-parleurs plafonniers, s’est frayée un passage à l’intérieur des paroles solidaires et des signes calligraphiés.
En même temps que j’écrivais, j’essayais de mettre un nom sur la voix d’une chanteuse célèbre des années soixante-dix, voix qui m’était jadis familière et qui accompagnait un amour aux airs de délit. Le tout, en un composé hybride, a favorisé la montée des larmes. Et c’est plus tard, de retour à Dragey, quelques instants avant de m’endormir, dans une sorte de sursaut langagier, que, me redressant au bord de mon lit, j’ai saisi un carnet noir aux coins rouges fabriqué en Chine, ainsi qu’un crayon gras « Plein Ciel supérieur-HB » (il approfondit la trace, épaissit le trait et donc en modifie la graphie) pour rendre compte, avec une hâte dépourvue du moindre calcul, de ce qui s’était passé autour de l’instant Nougaret, instant grâce auquel se sont réunis, selon un ordre d’entrée indécidable, les membres du quatuor enchanté : l’écriture, la poésie, l’émotion, la mémoire. À cet autre instant – celui du déchiffrage –, un pétale rosé tombe dans ce que les maquettistes appellent le petit fond du cahier relié.
L’écriture est un roman.
L’écriture est partout.


Mon esprit s’attarde sur ces dernières pages, veillant à supprimer une lourdeur, changer un mot, compléter une notation, dégrossir une métaphore, déplacer une phrase (je ne cite aucune opération de tête : il me suffit de décrire les événements survenus à même le manuscrit). Mon esprit s’attarde sur ces dernières pages, mais mon corps, lui, se presse du côté du Mans. Là se trouve le bureau-bibliothèque de mon beau-père, un médecin lettré mort en 1998. Je l’aimais, et je crois qu’il me payait de retour. C’est dans son sillage (« Les voix des morts, écrivait Montesquieu, sont les seules fidèles »), dans ses traces parfois émouvantes de collectionneur de références, que je reprends mon ouvrage de taille et de broderie au paragraphe qui, malgré l’interdiction que m’en avait faite M. Durand, un professeur principal de français et d’histoire des années soixante, commence par « Il y a ».
Je récidive à l’aide, cette fois, d’une machine à écrire : « Il y a des circonstances… », ce qui occasionne des erreurs de frappe et des ratures en forme de x répétés. Ce changement d’outil montre surtout une chose : non l’attardement rêveur ou perfectionniste que je signifiais plus haut, mais le retardement indubitable que j’apporte à la rédaction d’une autre scène. Je ne lâche pas aisément Nougaret, car mon émotion s’est peu à peu teintée d’une reconnaissance que je n’aurais guère présagée avant cette nouvelle rencontre par écrit. Ainsi, en même temps qu’elle éclaircit la mémoire à la façon dont on délivre un arbre que lierre et gui étouffent, l’écriture fabrique à gros traits la légende. C’est à une filiation légitime que j’en réfère comme si, à l’intérieur d’un cénacle qui sème pour un avenir en partie réalisé, j’étais né de cette femme aux tap-tap convaincus.
À l’école, j’ai ressenti un appel. Il m’a entraîné à imiter le geste de la maîtresse. C’est maintenant sur des touches en acier et un ruban bicolore, lequel se déroule à allure poussive, par à-coups inexorables, décidés, encrant des tap-tap et des tap-tap qu’un Restif de la Bretonne, bien plus à l’affût que je ne le suis, serait parvenu à dénombrer sans par ailleurs manquer de s’anatomiser (un verbe de sa création) « pour dévoiler les ressorts du cœur humain » et de faire la relation de sa dernière nuitée parisienne.
N’est-ce pas ce ruban de soie matériel et pourtant magique qui convoque pour une photo de classe improbable une théorie de génies bénéfiques ou malfaisants, les uns après les autres ? Alors que l’Oriental Aladin frottait une lampe dite merveilleuse, je tape sur une machine à écrire Olympia/Traveller C. Il s’agit, caractère après caractère, de les faire apparaître :
– Mlle Nougaret aux jambes de beurre ;
– M. Mercier invariablement en blouse grise ;
–_Mme Dalzac que je rebaptise sur-le-champ Gardienne des buvards ;
– M. Maisonneuve tel qu’en son nom, c’est-à-dire au-dessus de la petite maison rurale (donc, par ellipse, au-dessus de ma condition de fils de déshérités) ;
– Prigent la Tortionnaire, au madame concédé du bout des lèvres : elle aime qu’on la prie, supplie, et, armée d’une longue règle en métal, pour une mauvaise réponse donnée à une question-piège, cingle.
Je saute Mercier, strict et compétent comme beaucoup d’instituteurs des origines dotés d’une mission issue en droite ligne de Ferdinand Buisson, Jules Ferry et Camille Sée. Je saute cet humain engagé dans une société à coloration citoyenne pour en arriver à la mère Dalzac, personne au débit souvent bouillonnant ; toujours sur le point de nous sortir une craque énorme (nous l’aurions crue) n’ayant aucun rapport avec la matière enseignée, craque de nature, sinon triviale, du moins domestique ; faisant preuve ou montre d’un dandysme exacerbé et grandiose ; ajouté à cela, à cause de son apparence, premier prix d’insubordination. J’allais oublier : fouetteuse émérite, donc sexy.
Dalzac a les cheveux coupés à la garçonne, une poitrine ainsi qu’une croupe faites au moule. Ses jupes aux couleurs vives et unies mettent en valeur ses hanches. Pas de robe. Elle a toujours chaud : un corsage rentré dans sa jupe convient à son confort vestimentaire, quelle que soit la saison. Manches la plupart du temps courtes, plissées sur des aisselles drues, le tout barré d’une large ceinture noire, vernie, fascinant tropique que nous regardions plus que n’importe quelle autre région de son corps. Dalzac pourrait marcher sans souliers à l’instar d’Ava Gardner dans le film La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz. Elle baigne dans des effluves de sueur et les fragrances capiteuses d’un parfum de la maison Piguet mélangé à un soupçon de chypre de Coty, donne l’impression d’être grande. L’impression.
Dalzac n’est pas autoritaire : elle a de l’autorité. Du moins, le croyais-je.
Un jour, à l’interclasse, je la surpris pinçant ses lèvres peintes et se poudrant le nez avec cette sensualité propre aux courtisanes qui s’apprêtent à s’offrir à l’étalon piaffant. Un vanity-case rouge vif, ouvert comme une boîte de Pandore, trônait sur le bureau. Elle s’empressa d’escamoter ses objets personnels. Nos regards se croisèrent. Je relevai dans ses yeux quelque chose de farouche que je pris pour de la haine.
Je ne me trompais pas.
C’est elle qui me surprit, peu après cet épisode extra-scolaire (elle aurait pu, soulevant sa jupe, ajuster une combinaison, tirer un bas ou refixer une jarretelle au caoutchouc trop lâche ou faussé dans son mécanisme). Lors d’un interclasse où j’étais retenu, ainsi que d’autres, pour refaire un exercice d’arithmétique, elle s’absenta. Sans doute alla-t-elle deviser avec ses collègues dans la cour de récréation. Ce que je m’imaginais.
Or, la porte à double battant du placard à fournitures était restée ouverte. C’était contraire à l’habitude de la maîtresse qui en conservait la clé sur elle et veillait à ce qu’elle soit fermée aussitôt après telle ou telle parcimonieuse distribution. Une odeur puissante de colle, d’encre et de crayons s’en échappait. Tout y était méticuleusement classé, dont ces buvards roses, par liasses entières, qui aurait bu l’encre humide de mille et un cahiers d’écoliers et peut-être de millions de taches rondes et étoilées que la maladresse ou l’inattention font éclore.
Odeur puissante, vision quasi charnelle, pulsion irrépressible : le présent s’impose lorsque la scène commence à être symboliquement rejouée. Parce que le passé est aussi une renaissance.
1958.
Je lâche mon porte-plume, quitte mon pupitre, me dirige vers le placard. Ce n’est pas un, mais dix, vingt buvards que je soustrais d’une étagère. Dalzac entre, me voit : même regard de haine que le jour où nos yeux se sont croisés alors qu’elle faisait claquer le couvercle de son poudrier doré.
« Je t’y prends, voleur !_»
Dalzac a les mains posées sur les hanches. Déjà tous les élèves de la classe rentrent de récréation. Sa jupe est vert cru.
Je suis sidéré, ne songeant pas à remettre les buvards en place. Attraits et peurs se conjuguent en un faisceau, alors que Dalzac déboucle sa large ceinture vernie. Elle annonce haut et fort à mes camarades à peine installés derrière leur pupitre ce que j’ai commis, ce qui m’attend : mieux que le jugement disciplinaire différé, le châtiment exemplaire sans appel. Du spectaculaire, du cuisant.
Dalzac me pousse au milieu de l’estrade qu’elle-même gravit d’un bond, lève le bras et frappe, fouette, frappe. Nul ne pipe. Je pleure. D’un mouvement violent, elle me pousse cette fois sous le bureau. Je ne suis pas bien grand, je ne suis pas bien gros. J’étouffe mes pleurs, me recroqueville. Dalzac, elle, prend place derrière le bureau. Le cours se poursuit. La lionne a de longues jambes résillées, des chaussures à talons aiguilles. Soudain, à cause de ma fatale adoration des buvards, je suis en apnée, mon cœur s’arrête de battre, je n’existe plus.
Le rose charnel que j’avais espéré tatouer me promettait d’autres textes que ceux concoctés par l’Éducation nationale. De fait, la promesse est tenue. Des moufles de velours rectangulaires boivent l’encre de mes mots d’aujourd’hui, évitant que la tourne des pages n’entraîne la maculation du texte en vis-à-vis. Elles colonisent des signes inversés et des mouchetures, parfois aussi de larges taches de couleur, quand je suis à la recherche, sur un papier plus épais, de formes qui captivent l’œil d’une autre manière qu’au moyen de ratures, ou encore elles repassent ces pages blanches chimiquement détergées, sans accident d’aucune sorte – pas la moindre pétouille –, pour quelques-uns, nombreux paraît-il, représentantes de l’angoisse sans cesse annoncée.
Le buvard est vivant. Comme un corps, il évolue. Surchargé de macules, on ne pense pas à le conserver, on le déchire, on le jette, on en prend un autre. C’est, selon le parler marchand de l’industrie numérique, un consommable. Ce sera, pour un parler à coloration poétique, le chiffon de la page. Ce chiffon est un témoin. Ce chiffon est une archive. Il garde captives des traces humaines et donne à voir, selon la densité de l’encrage, des empreintes déformées. Empreintes de mots en lesquelles l’esprit de l’homme s’est fossilisé. Avec un peu d’attention, nous pouvons encore déceler une tournure personnelle, les régularités de l’application et les irrégularités de la hâte.
Un remède dont la posologie est valable pour les petits comme pour les grands : à proximité d’une page blanche, un simple buvard déjà orné de signes. L’angoisse trouve un point d’appui, l’angoisse rêve, l’angoisse se dilue. Si elle s’obstine, faire une tache d’encre en dévissant son stylo à plume et en pinçant la cartouche d’encre en plastique.
Admirez sur un papier encore une fois assez fort (cent grammes, au minimum) les luisances de la couleur à la lumière d’une lampe électrique. Vous avez déjà un titre qui, par surcroît, vaut pour un détournement ou une variation littéraire : Reflets dans une tache d’encre.
Au cas où la manœuvre ne serait pas convaincante, épongez la tache, avant qu’elle ne soit sèche, en tamponnant un buvard. Voyez comme elle s’harmonise avec les autres taches du rectangle et comme, dans les formes qu’elle adopte, elle s’humanise. Des taches d’encre reportées, par pressions, sur plusieurs feuilles puis épongées créent des personnages spontanés, des colloques, des disputes. Quelques traits de plume accusant telle concavité ou telle bosse précisent une expression, campent une attitude. Vous pouvez imaginer un dialogue, l’écrire. Déjà les groupes de mots, flux et reflux, arrivent par vagues.
Où se trouve l’angoisse dorénavant ? L’angoisse est tombée dans le dialogue. Mais nous pouvons tout aussi bien dire, tournant résolument le dos à l’idée d’une quelconque chute dans la page, qu’elle s’en élève.
Regarder un buvard, c’est s’affranchir de la civilisation telle qu’elle nous est donnée à notre naissance, si vite, si artificiellement, en même temps que le sourire de maman. C’est rejoindre le mouvement énigmatique peint sur les grottes préhistoriques ; c’est chercher la cérémonie secrète qui nous réconcilierait avec des forces oubliées, pas forcément malignes, apparemment éteintes, que notre imagination enlumine. Il est dans le ciel des rochers à la brillance incertaine. Nous ne saurons rien des signaux qu’ils nous envoient. Les buvards, en revanche, nous offrent une cosmologie facile, les beaux restes de vies étoilées de mots.
Si par un fait exprès, malgré ces élucubrations de buvards animés, l’angoisse venait à perdurer, c’est qu’elle était nécessaire. Il n’y a qu’à l’accepter. C’est alors la vie qui subit des malmenages, pour reprendre la variation langagière d’une mordue du journal intime, Mireille Havet de Soyecourt. Car sauter dans la page – plutôt que cheminer pas à pas jusqu’à elle, en la considérant comme un support ordinaire de la parole individuelle –, car sauter dans la page peut constituer un risque. Sans doute faut-il, pour forcer l’expression, prendre un tel risque. On ne remue pas impunément les mots de la communauté, de même qu’on n’en dérobe pas impunément les buvards (ce qui relève de la culture du scribe, et partant d’un dieu aux attributions multiples et rassurantes : Thot, paperassier, calculateur, magicien-guérisseur).
Je vois dans l’épisode Dalzac, à côté de l’anecdote sadique, les frétillements d’une vocation littéraire. Je m’approprie les outils de la scription avec fureur, et il est légitime que ce soit avec fureur que quelqu’un condamne l’appropriation indue. Le baptême du fouet garantit les récidives jusqu’à ce que ne subsiste plus une once de culpabilité.


La vocation détectée m’enjoint de gravir les Himalayas de la honte. Cela se passe en pleine nuit d’un mois de mai tropical, alors que, pour un moment, les grillons se sont tus. J’entends une sorte de bourdonnement (mais c’est l’épaisseur massive du silence) et le tic-tac reconstitué d’une montre électronique fixée à mon poignet. Mes pieds froidissent. Le calme touche l’âme. J’ai le sentiment d’être arrivé à dépasser ce qu’on appelle le «_souvenir_», lequel relève plus d’un encombrement mental que du repère symbolique – quand la mémoire repositionne dans le présent un passé qui n’a jamais cessé d’être nourricier.
Je me suis construit ce monde à la faveur de l’interdit bravé. Il est tout aussi précaire que des sociétés qui prétendent durer. Je ne cherche pas à me venger de Dalzac ou de quelque autre. Il m’importe de creuser jusqu’aux ultimes couches d’une passion en espérant rapporter de mes travaux de forage et de tamis le minerai du témoignage.
À l’air libre, sur la page, je raffine. Voici Dalzac en pythonisse de la puberté allongée, nue, sur un matelas de buvards roses. Elle me présente son dos pâle. J’y calligraphie au fin pinceau de martre la vérité, toute la vérité. Il s’agit d’une conversion. L’actrice principale est divinisée. Le témoin que je suis devenu, coiffé du casque de salut sacerdotal et revêtu d’une aube, d’une étole, d’un manipule et d’un cordon, absout. Le rideau peut tomber.
Il se relève devant une minuscule boutique. Elle est rencognée dans la rue Louis-Blanc, Xe arrondissement. Une librairie-papeterie. Passant devant, on peut la rater. Mais une fois le seuil franchi, quel accueil !
La librairie-papeterie est un boyau long d’une vingtaine de mètres, constitué essentiellement, du sol au plafond, de rayonnages. Sur la gauche, aux deux tiers de la boutique, il y a un étroit comptoir. Tout au fond, trois marches. Là, une porte vitrée souvent entrouverte.
Lorsque M._Lemercier, le libraire, n’est pas derrière le comptoir, il arrive de cet endroit obscur aussitôt que s’ébranle la porte à grelots de l’entrée. M. Lemercier est affublé d’une blouse de coton gris sanglée, à la taille, par une large bande de même tissu munie d’une double attache en fer. Parfois, pas plus haute que lui, Mme Lemercier le suit dans l’immuable parcours. Elle porte une blouse bleu layette en Nylon barrée d’une fine ceinture en cuir noir.
Je retrouve là un parfum de collège, synthèse de colle blanche, de crayons, d’eau de Javel et de grésil. Mais dans l’officine des Lemercier, la synthèse en question, estompée, n’est plus porteuse de l’anxiété que nous éprouvons dans un lieu complètement étranger dont l’odeur caractéristique et indéfinissable – les repères olfactifs manquent au rendez-vous – d’abord nous agresse, sinon nous préoccupe, comme si quelque chose voulait s’exprimer à notre insu, comme si le monde des objets cherchait à nous parler selon des traces et un langage propres qui ne nous seraient accessibles que de manière intermittente.
Je commençai à fréquenter les Lemercier à l’âge de onze ans. Le couple de libraires présida à mon amour des classiques. Déjà, au début des années soixante, les collections de livres de poche éditaient leurs premiers titres numérotés aux couvertures en couleurs qui me rappelaient, par la naïveté primitive de leurs illustrations, mes albums d’enfant. Pareil en cela aux piliers de comptoir des bougnats, j’avais une ardoise. Je préférais y aller de ma maigre bourse dans une librairie de quartier plutôt que de lire, à dates impératives, sous l’égide d’une bibliothèque publique. D’ailleurs, celle du Xe arrondissement, éloignée de mon domicile, m’impressionnait avec ses lambris de hauteur, ses niches d’ombre et ses travées fatiguées de reliures uniformes. Pour le dire autrement, l’endroit recelait des « herbiers de plaintes sèches ». Joris-Karl Huysmans ne s’était pas trompé : on y entendait des gémissements. Certains ouvrages, pourvus d’une pastille rouge, étaient interdits à la lecture des mineurs.
Un jour, je m’en emparai d’un : La Chute des corps de Maurice Druon. Le titre à lui seul m’intrigua. J’avais la sensibilité exposée au soleil de tous les midis, l’imagination démarrant à toute blinde. M’appropriant à cent pour cent l’expression de l’auteur, je vis mon corps tomber sans moi. Depuis, j’associai l’immense remise à livres du Xe_arrondissement à une chute programmée de ma personne. Programmée, sournoise, hallucinatoire. C’était un cas de paranoïa. C’est aujourd’hui un plot de mémoire (l’association fait le trouble, le trouble la vigueur du souvenir : non le souvenir débondé, radoté ou passé à la vanille, mais le souvenir du souvenir, celui-là même qui bouge dans et avec le temps).
Je détestais, en outre, le système administratif des fichiers, des fiches, des tampons de contrôle, des colonnes de datations, des permissions de prolongation, des excuses, des amendes, bref, de toute cette police autour des livres. Il fallait de la gentillesse, de la douceur ; à la limite, du don. Les Lemercier y pourvurent. Même, ils mirent gratuitement à ma disposition une série de Classiques Hatier défraîchis qui, depuis plusieurs décennies, parce qu’ils avaient été déclassés par de nouveaux choix ou de nouveaux programmes (ainsi bien des titres, voire des œuvres entières, tombaient dans on ne sait quelle trappe de l’histoire littéraire des professeurs et des ministères), sommeillaient sans plus gémir sur une étagère basse.
Au fil des années – près d’un lustre –, avant que je ne m’expatrie à La Courneuve dans une HLM tant espérée par mes parents et par moi-même (nous vivions à trois dans un minuscule deux-pièces aux murs salpêtrés), je les fréquentai régulièrement, si bien que je finis par pousser la porte vitrée du fond de la librairie. Elle dérobait à la vue des clients une modeste cuisine. Nous nous installions autour d’une table ronde recouverte d’une nappe en vichy plastifiée et parlions, parlions, parlions. C’était avec la chaleur de ceux qui croient en quelque chose, pour qui les livres sont le levain d’une pâte chimérique et qui craignent que le monde du papier imprimé ne disparaisse.
On s’aimait à travers les livres.
Je savais gré aux Lemercier de m’avoir fait découvrir La Vie de Lazarillo de Tormès écrite par un anonyme espagnol du XVIe_siècle. Je me reconnaissais dans la figure du héros, un garnement que la faim tenaillait jour après jour et qui abordait la comédie humaine éternellement rejouée au plus bas de l’échelle, savoir : la mendicité. Il accompagnait un aveugle errant donneur de belles paroles contre espèces sonnantes et trébuchantes. L’individu était, en outre, d’une pingrerie coutumière aux gens à la bonté fausse.
L’aveugle rossait Lazarillo, lequel finit par déguerpir et louer ses services à un chevalier de bonne mine, malheureusement tout aussi affamé que lui. Cette fois, c’est le patron qui prit la fuite peu de temps avant la ruée des créanciers. L’histoire de Lazarillo est rude et désabusée ; mais, d’un autre côté, elle se révèle tranchante comme la Justice à l’épée dressée de l’iconographie ancienne, donc riche d’enseignements.
Du héros adolescent, j’admirais la faculté à convertir le malheur qui l’assaille en pratiques et en éthique de survie. Lazarillo trouve de la force quand tout l’affaiblit. Pour continuer… À l’âge de quinze ans et des poussières, je conçus le projet de mettre fin à mes jours. Ma joie fut grande lorsque je compris, immobilisé une huitaine à l’hôpital, où je subissais des crises de tremblements des membres inférieurs et des troubles de l’élocution, que mon entreprise morbide avait échoué. Lazarillo revint alors en moi, plus fort, plus camarade, plus avisé.
Les Lemercier.
Je n’ai jamais embrassé ces gens.
C’étaient des vrais.
En me poussant au vice impuni, le couple bienfaiteur m’enseigna la portée des mots serrés dans les livres, tous les mots, indépendamment des auteurs, regroupés derrière le grand L de la Littérature. Les mots, tous les mots : les mots écrits à la main. Mais moi je ne voyais que la typographie, si bien que ma graphie devint proche des caractères d’imprimerie, à savoir script. Les rondeurs des anglaises disparurent et les jambages des lettres se transformèrent en barres obliques.
C’est de cette manière graphique que je pénétrais dans le jardin des phrases. J’y cueillais les Montesquieu, les Balzac, les Stendhal, les Flaubert. Ils m’arrivaient non pas livre après livre, mais ligne de caractères après ligne de caractères. Cela accusait une sorte de prurit qui me faisait m’arrêter (gratter !) sur tel mot inhabituel, tel abus d’une conjonction de coordination, telle ponctuation déplacée. Peu à peu, les livres ne favorisèrent plus seulement l’évasion ou l’invasion. Ils devinrent des lieux botaniques où l’écrivain cultivait des mots, des expressions, des phrases, des paragraphes, des chapitres, parfois des avertissements, des introductions, des annexes, des notes, des index, l’ensemble, titré, constituant des espaces harmoniques aux répercussions à ce point musicales qu’elles pouvaient entraîner le lecteur lui-même à l’illusion de la composition. De fait, cette illusion participative s’amincissait dans les marges (les contre-allées) et entre les lignes (les allées et les bordures) quand mon attention venait à se relâcher. Alors, c’était, après l’illusion de la composition que représentait l’acte de lire, une rêverie d’écriture.
Je n’étais plus dans le parcours balisé de la page imprimée, mais dans cette errance proche de l’amour. J’aimais ma rêverie au-dessus des œuvres ; j’aimais l’écriture dépourvue de signes qu’elle me proposait ; et je sentais, sans me l’expliquer, que je m’immisçais dans les rangs d’une étrange confrérie. Mes excès de lectures adolescentes encouragés par les Lemercier établirent en moi, là où ce n’est plus physique, une voie secondaire. Il y avait désormais le monde parallèle des mots écrits. Soit une double vie. La seconde voie était celle d’une vocation. Là où ce n’est plus physique, j’entendais quelqu’un me dire : « Je suis avec toi._»
Il ne pouvait s’agir du dieu de la paroisse Saint-Joseph-Artisan, Xe arrondissement, paroisse que mes parents exaltèrent en vue d’acquérir une licence pour l’amnésie. Ils me convertirent au catholicisme, mais l’éducation religieuse que je reçus ne combla guère leurs espérances.
J’avais choisi : tous les dieux, tous les textes, ceux écrits et ceux à écrire. Je rêvais, ignorant que ma rêverie d’écriture était déjà de l’écriture. Car ainsi se font les livres – comme celui-ci qui commença, il y a plusieurs années, par une rêverie iconographique sur les traces, elle-même prolongée par une battue théorique que j’essayais d’opérer entre ces traces et les phrases, en somme une complication de laquelle je ne trouvais pas moyen de me libérer. Jusqu’au jour où je repris l’aiguille et le fil du témoignage. Jusqu’au jour où je rouvris la caverne d’Ali Baba. Écrire fut possible de nouveau. Écrire, oui : selon un mode propre, une sonorité propre. Selon ma chanson.
Cette fois, c’est en même temps physique et pas physique. Cela se perd dans une rêverie plus ample qui accepte les retardements, se coule dans le fleuve souterrain de la patience, remonte à la surface de la vie.



Je frappe à la porte d’un autre intercesseur.
Il s’appelle Raymond Decesse.
J’ai seize ans.
C’est plutôt Raymond Decesse, professeur de première au lycée Jacques-Decour, qui frappe à la mienne, puisque sa personne survint par voie administrative. Très vite, je m’aperçus que j’écoutais distraitement sa voix flûtée.
Pour tenter de l’évoquer, je projette maintenant sur la page déjà barbouillée de signes (lettres et ratures) son gros visage couperosé. Des lunettes aux verres épais me cachent le mouvement de ses yeux, leur dessin, leur couleur. Ses mains requièrent davantage mon attention. Elles sont fines et dotées d’ongles longs vernis. Elles font des arabesques lentes. Ces arabesques montées sur poignets (les bras ne bougent pas) gênent ma vue : elles désignent quelque chose que je me refuse à voir ; peut-être de nature sexuelle ; quelque chose de calligraphique et d’érotique à la fois, auquel je ne veux ou ne peux accéder.
Le portrait est d’autant plus difficile que des affects incontrôlables font trembler le pinceau. Qu’est-ce qui est ici en jeu ? Sans doute l’autorité qui se réclame du savoir et investit les âmes inquiètes d’une influence fantasmée.
Durant les cours, Raymond Decesse ne quittait jamais la chaise de son bureau. Par-dessus son costume, il revêtait une blouse blanche en tissu synthétique qu’il évitait de boutonner. Sa mise en scène minimaliste n’était pas sans efficace : nous l’écoutions, intimidés, sinon médusés, car toujours il parvenait à sortir du cadre de l’enseignement protocolaire. Il semblait pourtant y être fortement arrimé, car nous avions droit – passage obligé – aux attendus minutieux de l’art de la dissertation et de l’explication de textes. Nous ne pouvions présenter un discours écrit sans avoir au préalable élaboré, sur une feuille séparée, un plan rigoureux, fouillé, clair, bref, un guide : l’écriture n’avait plus qu’à couler. Bien sûr, elle ne coulait pas ou plutôt, sans qu’il y ait de la part de chacun une véritable adhésion intérieure à l’objet de notre étude, il lui était impossible de drainer nos pensées jusqu’à la page. C’était pourtant à cet endroit-là qu’elle était à même, elle aussi, de se structurer.
La pensée.
La précieuse.
Je subodorais sa présence.
Raymond Decesse opérait d’insistants glissements vers une modernité littéraire qui, dans le sillage de Flaubert le Précurseur, le fascinait. Mais ce sillage littéraire présentait – nous n’étions plus dans la temporalité chronologique et achevée du Lagarde et Michard –, ce sillage présentait une discontinuité, une rupture d’avec la tradition. Commencer cette ère de la discontinuité par un maître tel que Flaubert relevait plus de l’astuce théorique que de la transmission.
La voix et les mains de Raymond Decesse fabriquèrent un théâtre de marionnettes qui promettait aux vieux enfants que nous étions devenus – vieux enfants au bord de la société de consommation – un frisson esthétique, un dérivatif aux frustrations nommées et innommées, assurément une ouverture dans l’univers de l’art. Le commentateur des Petits classiques Bordas et de la Sélection littéraire Bordas introduisait sans coup férir les auteurs du nouveau roman et l’antienne que Serge Doubrovsky fit entendre en 1966-1967 dans Pourquoi la nouvelle critique : « Un texte n’est rien d’autre, précisément, qu’une certaine texture. »
Le prétendu dégagement « psychologique » de ces auteurs leur permit de mettre l’accent sur l’aspect formel des œuvres qu’ils créaient. C’était un étrange retour à la phrase et, pourquoi pas, à un style vissé qui nécessitait un travail d’orfèvre. En outre, une certaine désincarnation, qui ressemblait à Decesse, une apparente économie de moyens rhétoriques, voire une austérité faite de rumeurs transcrites laborieusement (Nathalie Sarraute), de descriptions entêtantes d’objets (Claude Simon) et de lieux (Michel Butor), ou encore d’études extrêmement précises de corps féminins (Alain Robbe-Grillet) s’y donnaient jour. Je sentais une divagation de prosateurs plutôt que d’écrivains ; de poètes plutôt que de romanciers. Car, en vérité, que m’importait l’avenir du roman ? Dans le laborieux, dans l’entêtant, dans l’étude au scalpel, je trouvais ou je croyais retrouver le reflet de mes propres interrogations. Mais le mot «_reflet_» est impropre. Il suppose qu’il y ait brillance. C’est plutôt de grisaille qu’il faut parler, et d’ennui, et de désenchantement, et de disqualification de toutes les hautes valeurs de l’être, en tout cas de l’approche de cette zone abandonnée des hommes où il ne saurait être question d’espérer un quelconque soutien, où il n’y a plus de jardin, plus d’Éden, où il fait bon mourir.
L’espérance de la mort comme seul cadeau de ces prosateurs sans générosité, je comptais moi aussi y accéder en les lisant assidûment. L’écriture me sollicita lorsque je tentai d’imiter l’un d’eux dont je connaissais des phrases par cœur, comme celles-ci extraites du Planétarium de Nathalie Sarraute : « Mon gendre aime les carottes râpées. Monsieur Alain adore ça. Surtout n’oubliez pas de faire des carottes râpées pour monsieur Alain. […] Elle tend le ravier._»
La violence que ces dernières paroles exprimaient m’agréait particulièrement : ce « ravier » rampant, chargé de haine, promettait la morsure de l’aspic dissimulé sous une couche de carottes tendres, finement hachées, persillées, salées, poivrées, sans nul doute « les plus délicieuses ».
À y regarder de près, dans cette scène signifiée en peu de vocables, la véritable violence n’est pas située entre deux êtres qui ne parviennent pas à communiquer verbalement, mais se trouve au niveau du prosateur qui fourbit ses phrases selon un enchaînement microdramatique. C’est sans doute cet élément microdramatique, exaspéré de paroles tues qui, en même temps qu’il manifeste l’absence de bonté du prosateur envers ses personnages, révèle son audace de romancier. Le geste (décrit) équivaut à la parole (bâillonnée).
Je m’éloignais donc avec enthousiasme du cœur, de l’émotion, de la sensibilité. J’imaginais Decesse at home lisant et annotant des textes que je lui avais soumis, affublé de sa blouse blanche en tissu synthétique et de « vêtements qu’il met[tait] pour les finir » (ainsi parle « un Anglais nourri à la française », l’ex-major de l’armée des Indes, William Marmaduke Thomson, Marminet ou Doukie pour les intimes, personnage créé par Pierre Daninos au début des années cinquante ; pour décrire la tenue réglementaire du fonctionnaire de l’Hexagone sacré, l’ex-major dit qu’il est « couvert d’une housse blafarde »). Désireux d’en savoir plus sur sa personne que sur mes textes (mais ces textes n’étaient-ils pas eux-mêmes désireux d’en savoir plus sur moi à travers le filtre du maître ?), j’obtins un rendez-vous au café Les Oiseaux, près du square Anvers, à deux pas du lycée.
Decesse s’y présenta, ponctuel et gêné. Il me fut impossible de le détendre. D’ailleurs, je n’avais guère avec les adultes cette expérience qui m’aurait permis de les faire accoucher de leurs peurs, c’est-à-dire de leurs envies. Tous autant qu’ils étaient, ils demeuraient en blouse, masqués, exemplaires dans leur fonction.
Nous étions en 1967. Nous vivions le dernier chapitre du monde à distances respectables. Et puis, quoi de plus maussade que les encouragements qu’il crut bon de me faire ! Je le jugeai : en dehors du cours magistral, le professeur agrégé aux doigts de fille ne valait pas tripette. Il se cachait derrière la parole nickel, tandis que je risquais des devoirs de violence, pointant une corne. Pouvions-nous sincèrement nous rencontrer ?
Non.
Raymond Decesse fut mon premier lecteur ; mais la vocation n’avait besoin que de moi-même. Elle ne se fit pas prier.


Ce soir, je lève les yeux de mes grimoires (un mot de ma belle-fille Clara, du temps où elle était la rédactrice en chef de fascicules colorés de littérature enfantine) pour contempler le ciel. Je me trouve dans le jardin de la maisonnette de Dragey. La Voie lactée est présente comme le négatif d’un immense buvard. Les étoiles sont des taches en formation, encore humides, et un voile poudreux, par endroits déchiré, à d’autres rapiécé, granule un faux plafond par où respire une portion de l’univers. Il ne s’agit plus de tracer ou de lire, de manifester d’une quelconque façon sa volonté d’exister, mais de s’abandonner, à la faveur de la nuit naissante, aux puissances du haut, aux enveloppements immémoriaux.
Si on se concentre un tant soit peu, on se rend vite compte, grâce à l’intensité de ce qui est donné à portée du regard, que rien ne s’efface parce que tout est en rapport. L’écriture de la Terre monte au Ciel pour devenir, selon les étapes d’un autre voyage, l’écriture de la Lune, l’écriture du Soleil, ou l’écriture des Étoiles. Il y a, dans ces zones illisibles ou encore inexplorées, que seuls les récits peuvent habiter, les promesses du rêve et l’apparition de ce rêveur en titre que l’enfance n’a pas quitté, l’écrivain.