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Fiche : Le Chemin de Sèvres
 
 
   
 
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J’ai eu dix-huit ans avant-hier. Je peux donc enfin entamer le récit de ce qui s’est passé il y a six ans.
Vis-à-vis des autres je suis devenu un homme libre et responsable et suis désormais tranquille pour faire ce que je m’étais promis de faire depuis déjà plusieurs années. J’ai besoin de raconter mon histoire, de la libérer comme on libère un animal trop longtemps tenu en cage, de la laisser s’échapper pour que tous puissent en prendre connaissance – et au premier chef les inconnus qui y ont été directement ou indirectement mêlés. Une manière de m’en débarrasser, de m’en excuser, de m’en expliquer, de me la faire pardonner.

Nous avons fêté mes dix-huit ans dans l’appartement de papa avant-hier midi. Maman était venue pour l’occasion et il y avait aussi ma tante – la sœur de papa – avec son mari et leur petit garçon. C’était un anniversaire familial très simple. Cadeaux, toasts, échanges de souvenirs. «?Tu te souviens du jour où tu es entré au collège?? Tu avais…?» «?Moi je me rappelle des vacances à Belle-Île, tu devais avoir sept ans et…?» Je n’ai jamais été en rupture avec mes parents et j’ai plutôt eu ce qu’on appellerait une enfance heureuse. Lilou, la sœur de papa, qui est beaucoup plus jeune que lui, était assise à côté de moi et nous riions ensemble de tous ces souvenirs dont mes parents ne faisaient que sourire. Lilou n’a que quatre ans de plus que moi et j’ai toujours été très proche d’elle. Elle n’a jamais été ma tante, malgré l’évidence biologique des filiations, mais bien davantage une cousine, voire une sœur. Sans mentir je pourrais dire que Lilou, beaucoup plus que celle de mon père, était plutôt ma sœur à moi. Bien qu’elle soit avec Martin, un grand gaillard de son âge qui travaille comme mécanicien dans un garage de la porte des Ternes et qu’elle ait déjà un bébé, notre complicité est toujours la même. Je crois que je ne lui ai jamais rien caché de mes petites angoisses ni de mes joies. Elle a connu mes premières amourettes et deviné mes doutes au fur et à mesure que je les vivais et les découvrais. D’une certaine manière, je pense qu’elle me connaît davantage que je ne me connais moi-même, en tout cas elle a toujours semblé avoir une petite longueur d’avance sur les événements ou les découvertes que je faisais. Elle ne le disait pas, mais je comprenais, après coup, qu’elle savait, qu’elle supposait, qu’elle préparait même les chemins que j’arpentais. Si elle n’avait été ma sœur, je crois que je serais tombé amoureux d’elle. Mais la question ne s’est jamais posée bien qu’elle ne le fût point. La seule chose qu’elle ignore – mais l’ignore-t-elle vraiment?? – concerne ce que je m’apprête ici à raconter. Seule maman est dans le coup. Du reste après le déjeuner, au moment où elle est partie, elle m’a proposé de la raccompagner jusqu’à la station de métro. Lorsque nous nous sommes retrouvés sur le trottoir à parcourir les quelque 500 mètres qui séparent l’immeuble de papa du métro, elle m’a brusquement déclaré?:
« Maintenant que tu es majeur, tu sais que ni ton père ni moi ne sommes plus responsables de toi.
– Oui, bien sûr.?»
Comme je n’en disais pas plus, elle est revenue à la charge plus directement?:
« Tu as réfléchi à propos de grand-père???» Elle disait «?grand-père?» mais je savais bien que ce n’était pas de lui qu’elle voulait parler. À chaque fois que nous abordions le sujet nous ne nommions jamais directement les choses et grand-père qui en avait été la cause devenait le nom de code de notre petite affaire. Je la rassurai aussitôt?:
« Ne t’inquiète pas, je sais exactement ce que je vais faire, et du reste je m’en occupe dès demain.
– Comment ça??
– Tu verras. Pour l’instant statu quo. Mais je prépare déjà la sortie. Il n’y a pas de raison que ça nous tombe dessus aujourd’hui ou demain. Si ça avait dû se produire, il y a déjà une pige que ce serait arrivé. De toute façon j’ai un plan, ne t’inquiète pas maman.?»
Elle s’est engouffrée dans le souterrain et je suis revenu chez papa. Lilou, Martin et leur bébé allaient partir. Nous nous sommes dit au revoir et j’ai pensé en embrassant Lilou à ce que maman venait de me dire. Je m’en voulais un peu d’avoir avec ma mère un secret que j’aurais tant préféré partager avec Lilou avec laquelle je me sentais si bien, si bien. Je me disais, tout en restant à la porte et en la regardant descendre l’escalier avec son petit dans les bras, que de toute façon elle l’apprendrait bientôt. Je lui enverrais mon récit, à elle d’abord. Elle serait ma première lectrice et c’était pour moi une façon de réparer cette injustice. Ça me réconfortait de me dire ça et ça me motivait pour me mettre très vite au travail.
Ensuite papa est parti. Il m’a laissé en me disant d’un air moqueur de ne pas faire de bêtises et en m’appelant par dérision «?mon petit?». Il s’était fait inviter pour passer une partie du week-end du côté de Fontainebleau et me laisser ainsi la disposition de l’appartement où j’avais invité toute une bande d’amis pour fêter ces dix-huit printemps que j’atteignais. Nous nous étions fixé rendez-vous dans une pizzeria du quartier. Ensuite nous sommes venus passer la soirée et la nuit à la maison. Nous avons parlé, bu un peu, siroté quelques liqueurs en écoutant de la musique, joué, zappé sur les chaînes et traîné ainsi jusque vers 3 ou 4?heures du matin, alors les plus tenaces ont fini par se coucher dans le léger capharnaüm que nous avions créé. Quand je me suis réveillé, il n’y avait plus qu’Élodie, Marianne et Luc. Nous avons pris le petit déjeuner à midi, échangé quelques banalités, envisagé les vacances que nous pourrions prendre ensemble cet été, puis Luc est parti – il voulait aller au défilé du 1er Mai qui partait à 15 heures de la Bastille. Élodie, qui ne le connaissait pas la veille, s’est d’un seul coup prise de passion pour les manifestations syndicales et a filé avec lui. Sur le trottoir en bas je les ai vus s’éloigner en se tenant par la main et remonter la rue en tournant le dos à la place de la Bastille. Marianne qui devait retrouver une copine à 14 heures pour préparer un dossier d’histoire de l’art est partie à son tour, en retard comme à son habitude. Je me suis alors retrouvé seul, j’ai vidé les cendriers, rangé les bouteilles, rassemblé les couvertures sorties cette nuit, mis un peu d’ordre dans le salon, je suis allé prendre une douche, histoire de me mettre à neuf, de me réveiller définitivement. Puis j’ai téléphoné à grand-père.
C’est Louise qui a décroché. Elle était toute contente de m’avoir au téléphone, elle m’a souhaité bon anniversaire et m’a demandé quand je passerais les voir?:
«?À la Pentecôte peut-être??
– Oui sûrement, d’autant que mes derniers partiels seront finis à ce moment-là. Maman doit partir en juillet, donc je viendrai de toute façon avant.?»
Elle m’a passé grand-père que j’ai reconnu au moment de silence qui a suivi le cliquetis du combiné qui passe d’une main à une autre.
« Salut grand-père, c’est moi, Camille.
– … Oui…
– Alors ça va??
– … Oui…
– Tu sais que j’ai eu dix-huit ans hier et que je suis devenu un véritable adulte maintenant???»
Il répondait comme toujours sans que ses réponses manifestent autre chose qu’un acquiescement docile et fatigué?: «?… Oui… C’est bien…?» Moi je lui parlais avec un ton un peu joué, je me sentais forcer la voix, je me laissais aller à lui parler comme à un enfant – et je m’en voulais immédiatement, tentant illico de corriger mon intonation. Je lui ai encore dit deux ou trois choses que je venais de raconter à Louise?: que je viendrais bientôt les voir, que mes examens seraient bientôt terminés, que ça allait bien, qu’aujourd’hui à Paris il ne faisait vraiment pas très beau, mais que ce n’était pas grave parce que je resterais à la maison pour travailler. Lui, il disait toujours, sur la même note et sur le même rythme lent?: «?… Oui…?» et de temps en temps, aléatoirement?: «?… C’est bien…?» Ça a duré deux petites minutes, puis j’ai eu à nouveau Louise qui m’a donné des nouvelles de Cyril, qu’il révisait sec, «?tu comprends, le bac ça commence dans quinze jours, les premières épreuves, et il a vraiment la hantise de le rater?», puis elle m’a raconté encore une chose ou deux, que le temps n’était pas super mais qu’au moins il ne pleuvait pas et que ça permettait de sortir grand-père, qu’ils allaient du reste aller se promener au moment où «?tu as appelé, au bord de la Glane bien sûr, tu connais ton grand-père, hein???» Elle m’a dit?: «?Allez, je t’embrasse?», j’ai dit?: «?moi aussi?» et on a raccroché.
Dehors le ciel s’était encore un peu assombri et je me suis dit qu’il allait certainement pleuvoir d’un instant à l’autre. J’ai imaginé les manifestants qui allaient se faire mouiller, qui devaient déjà être nombreux massés autour de la colonne de Juillet, au pied du génie doré de la Liberté qui depuis cent cinquante ans fait l’équilibriste sur sa boule. J’ai imaginé Luc et Élodie qui devaient sans doute faire eux aussi des exercices d’équilibre dans le studio de Luc. J’ai bâillé, je me suis senti terriblement seul et j’ai ressenti le cruel besoin de sortir de cette solitude brutale et amère, de ce moment triste et légèrement nauséeux dans lequel ma nuit trop courte et ma soirée un peu arrosée, mon coup de fil à grand-père et l’incartade de Luc et Élodie m’avaient plongé. J’ai vu les gouttes de pluie qui commençaient à tomber et ça m’a décidé à sortir. J’irais pour la première fois défiler pour le 1er Mai.
Sur la place, il y avait déjà beaucoup de monde. Des parapluies ouverts concurrençaient les banderoles qui s’affaissaient, se redressaient et disparaissaient à nouveau au rythme des mouvements de la foule qui piétinait en attendant le mot d’ordre du départ. Il était 15?heures passées mais le cortège avait du mal à se former, à se mettre en branle. J’étais bien jeune dans cette foule d’hommes et de femmes faits, travaillés, usés, âgés. Moi qui venais d’accéder à la dignité d’adulte – du moins légalement –, je me retrouvais d’un seul coup comme un gamin incongru au milieu d’une cérémonie pas faite pour moi. Autour de moi les gens ressemblaient peu à ceux que j’avais eu l’occasion de côtoyer dans les manifs de l’an dernier où dominaient étudiants et lycéens et auxquelles j’avais participé tout en révisant un bac que je tenais à obtenir. L’idée de refaire une année au lycée me terrorisait – et je comprends Cyril qui, à un an d’intervalle, se trouve dans la même situation. Mes autres références étaient les cortèges antiguerre qui, six mois plus tôt, avaient constitué mon baptême du feu politique et militant, ou la marche bigarrée et festive de la Gay Pride dans laquelle m’avaient entraîné Luc, Marianne et Ludo. Autant dire que, le 1er Mai j’avais le sentiment, la météo aidant, de me retrouver à un enterrement.
La masse de plus en plus compacte des gens sur la place commençait à m’étouffer et j’eus la tentation de rebrousser chemin et de revenir à la maison lorsqu’une onde d’abord à peine perceptible, puis soudain précipitée et nette, indiqua le démarrage de la manifestation. Nous nous sommes déroulés autour de la colonne et engouffrés dans le boulevard Beaumarchais avec la lenteur lourde et inflexible d’un boa. Le grand flot humain se coula entre les vieux immeubles d’où nous regardaient quelques curieux un peu blasés?: derrière des fenêtres fermées ils étaient manifestement habitués à ce spectacle.
Des slogans sourds et inaudibles me parvinrent de devant, mais la foule semblait fatiguée et fataliste. Elle ne reprenait guère les refrains revendicatifs auxquels quelques haut-parleurs exténués s’efforçaient de donner vie. Les gens parlaient entre eux, avançaient d’un pas bonhomme, quelques-uns qui se retrouvaient s’interpellaient, mais la plupart marchaient tête baissée, sans entrain, las, comme si leur démonstration n’était qu’un rituel inutile, un devoir dont ils n’étaient eux-mêmes pas convaincus. Un cortège vaincu avançait sans ardeur et sans joie, sans haine et sans espoir. À la République, je suis sorti de l’onde molle et je me suis arrêté devant le monument des frères Morice dominé par la République, colossale et coiffée d’un bonnet phrygien. Reste des manifs de l’an dernier, un tract était demeuré collé sur le front de la statue que deux pigeons coiffaient tout en regardant curieusement la foule qui avançait à leurs pattes. J’avais étudié ce monument, comme celui de Dalou place de la Nation, dans un cours sur la statuaire républicaine, mais je n’avais pas encore eu l’occasion de venir le regarder de près. Je laissai tomber la marche qui allait du reste en s’étiolant et je fis le tour de cette République de bronze entourée de la Liberté, l’Égalité et la Fraternité et des douze bas-reliefs qui en ceinturent le socle. J’étais passé ainsi du temps chaud de l’actualité au temps froid de l’histoire. Je décidai de rentrer à l’appartement et de me mettre enfin à la tâche que je m’étais initialement fixée.
Papa était rentré de Fontainebleau. Il m’a demandé si ça s’était bien passé et j’ai répondu que c’était un peu tristounet et pas très rock’n’roll. Il a paru étonné et j’ai compris qu’il ne parlait pas du défilé du 1er Mai, mais de ma petite fête de la veille. J’ai rigolé et lui aussi. Il a allumé la télé et est allé préparer le dîner. Je m’étais assis et laissé capté par le ronron télévisuel. J’ai pris la télécommande et ai sauté d’une chaîne à l’autre, un peu désœuvré, piégé par ce jeu sans intérêt qui vous grignotait vite une soirée ou un après-midi. Au moins la manif m’avait-elle sauvé de ce petit gâchis dominical des jours fériés et pluvieux. Dans la cuisine, papa avait allumé la radio et écoutait quatre éditorialistes qui se chamaillaient à propos d’une petite phrase du Premier ministre. Décidément, ce jour-là le haut du pavé, pas plus que la rue, n’avait de quoi attiser l’intérêt ou l’attention d’un tout jeune homme de dix-huit ans. J’ai encore zappé et j’ai vu soudain apparaître la grosse femme martiale et grandiloquente des Morice, puis une vue plongeante sur un défilé de parapluies qui ronronnait quelques slogans. Le commentateur citait des chiffres, parlait des divisions syndicales, il y eut quelques vues sans originalité qui confirmaient s’il en était besoin que la marche du 1er?Mai n’avait, cette année encore, pas dérogé au rituel. J’ai éteint le poste et repensé à de plus réjouissantes colères.
Ç’avait commencé à l’automne dernier et c’est J.-B. (tout le monde l’appelait ainsi et je n’ai jamais su s’il s’agissait d’un Jean-Baptiste, d’un Jean-Benoît ou d’un Jean-Bernard), un copain rencontré à la fac, qui m’en avait parlé la première fois. «?Tu sais, la publicité n’est que le haut de l’iceberg. Au fond, sous ses airs ludiques et innocents, elle représente bien la force de frappe des grands groupes industriels qui ont intérêt à faire de toi un simple consommateur passif et obéissant.?» Il m’avait montré des revues iconoclastes qui détournaient les publicités les plus connues en les retournant contre elles-mêmes, qui militaient pour des «?journées sans achat?» et vous invectivaient gentiment avec des slogans au fond terrible, du genre?: «?As-tu bien obéi aujourd’hui???» J.-B. m’avait refilé l’adresse de deux ou trois sites Internet sur lesquels ceux que la presse appela vite les antipubs se retrouvaient et échangeaient. De temps en temps, nous y lisions un appel?: une heure, un lieu (une station de métro en l’occurrence) et quelques consignes. Soixante minutes plus tard, nous nous y retrouvions une quarantaine et en dix minutes, armés de marqueurs et de bombes de peinture, nous transformions les affiches de la propagande consumériste en un joyeux désordre de pop art plein d’astuces, d’irrévérences et de contre-slogans. Nous nous dispersions aussi vite que nous nous étions retrouvés. Parfois j’y croisais J.-B., on se saluait de loin et vite fait, mais on ne se parlait jamais. Pas le temps?: d’une minute à l’autre pouvaient débarquer la police ou les vigiles de la RATP et nous n’avions pas intérêt à traîner dans le quartier avec des feutres plein les poches. J’ai fait ça quatre ou cinq fois et je le vivais comme un véritable jeu, un pied de nez au système, une façon aussi de m’affirmer comme un individu pas complètement abruti par les misères du marché et les charmes des chantres publicitaires. Je ne savais pas si ça avait beaucoup de poids, si ça servait vraiment à quelque chose, si ce n’était pas, en fin de compte, comme un coup d’épingle sur la cuirasse d’un éléphant. Et puis, l’autre jour, J.-B. est venu triomphant avec un numéro du Monde dans les mains?: «?Il faut que tu lises ça, Cam, tu ne vas pas y croire tellement c’est con?!?» et il me montrait en une du quotidien une tribune affligeante et consternante au titre effarant?: «?L’antipublicité, ou la haine de la gaieté.?» Éclats de rire?: J.-B. et moi n’avions jamais été aussi gais?! «?C’est du Séguéla??
– Tu parles, un philosophe, et des Temps modernes en plus… Sartre doit se retourner dans sa tombe.?»
Je lisais la dissertation du brave homme, consterné par les poncifs et les caricatures qu’il accumulait sans sourciller.
J.-B. n’arrêtait pas d’interrompre ma lecture en soulignant un passage ou en attirant mon attention sur telle ou telle phrase?: «?Regarde celle-là, ça ne s’invente pas?» – et il déclamait?: «?la publicité humanise, nous rendant, au même titre que la raison, plus hommes… Tu te rends compte, Cam?? Au même titre que la raison?! » Et je lui répondais?: «?Avec Descartes, ça en fait deux qui doivent se retourner dans leur tombe.?»
Papa avait fait une omelette à l’estragon avec des œufs frais donnés par des voisins du côté de Fontainebleau. Il me racontait deux ou trois choses qu’il avait faites ou apprises là-bas. J’écoutais d’une oreille distraite. Je m’en voulais un peu de ne pas encore m’être attelé au récit que je m’étais fixé de commencer cet après-midi. Mais pourquoi donc étais-je allé traîner dans ce défilé stupide??
« Sais-tu que les Chinois sont paraît-il fascinés par le nom de Fontainebleau??
– …
– Pour traduire un nom propre dans leur langue, ils sont obligés de trouver des mots à eux dont la consonance se rapproche de chacune des syllabes de ce nom. Pour Fontainebleau ça donne quelque chose comme, écoute bien?: Fan-Tan-Bei-Lao. Or si tu traduis mot à mot cela signifie?: le givre blanc sur la feuille de l’érable rouge. C’est sacrément poétique n’est-ce pas??
– Oui… C’est vrai.?»
Je me suis aperçu que j’avais répondu à papa (qui continuait en me parlant du musée chinois de l’impératrice Eugénie qu’on pouvait visiter dans le château – bref il répétait ce que ses amis lui avaient raconté) comme grand-père m’avait répondu tout à l’heure au téléphone et comme il répondait, invariablement à tout le monde depuis déjà six ou sept ans. Je me suis dit que grand-père n’était pas sénile, qu’il était peut-être seulement dans ses idées à lui, que nous ne l’avions pas compris, comme papa ne comprenait pas que j’étais ailleurs, qu’il vivait dans un univers qui lui était propre et qu’il ne pouvait malheureusement partager avec personne. Que son absence était peut-être au contraire une présence autrement plus forte à un monde intérieur dont lui seul avait les clefs et que personne – sauf moi, un peu il y a six ans – n’avait jamais su percer ou deviner. Ça me faisait plaisir de penser ça, ça me rassurait. Non pas pour moi, petite fierté imbécile de croire que j’en savais plus que les autres, que j’avais dissipé un peu du mystère qui entourait la maladie de grand-père, bien que les médecins l’eussent nommée, étiquetée et authentifiée. Non, ça me faisait plaisir pour grand-père, pour lui seul. C’était une façon de le reconnaître plus rusé que la maladie, de le faire exister, vivre et s’épanouir autrement que de la manière triste et sans retour dans laquelle, aux yeux de tous, il s’abîmait. Dans le même temps, je savais que tout cela était un peu puéril et enfantin, comme cette habitude bizarre qu’on a de parler aux morts qui nous ont été proches, comme s’ils pouvaient nous entendre, comme si, justement, ils n’étaient pas morts.
Le téléphone a sonné et papa m’a passé le combiné. C’était Luc.
« Alors, cette manif??
– Finalement j’y suis pas allé, Élodie était un peu nase, on a préféré venir à la maison.?»
J’étais content de sa réponse, j’avais un peu peur en lui posant la question qu’il me mène en bateau. Cela aurait pu lui paraître plus facile et plus simple de me répondre?: «?Oh, rien de très palpitant tu sais, un défilé du 1er Mai, c’est toujours un peu pareil.?» J’aurais bien aimé lui demander, comme ça, à brûle-pourpoint?: «?Et vous avez bien baisé???» mais ça m’a paru grotesque et incongru – une scène de cinéma style drame psychologique français, comme on dit dans Télérama. Ça ne m’empêchait pas d’être curieux, mais je me suis dit que ce serait déplacé, et puis il y avait papa qui était là à débarrasser la table à deux pas de moi.
« Moi j’y suis allé figure-toi, je me suis dit que je t’y retrouverais peut-être (un petit mensonge qui ne coûtait rien et effaçait mon coup d’œil dans la rue au moment de son départ).
– Et alors??
– Oh, rien de très palpitant tu sais, un défilé du 1er?Mai j’imagine que c’est toujours un peu pareil.
– Oui, c’est ce qu’ils ont dit ce soir à la télé.?»
Ça m’amusait de penser qu’au même moment, alors que je regardais les images télédiffusées de la manifestation de cet après-midi, Luc aussi les regardait. Peut-être avec Élodie. Peut-être qu’ils étaient à poil sur le clic-clac du studio et qu’ils continuaient à se peloter en regardant les infos et en grignotant des chips (il y avait toujours des tas de chips chez Luc). Et puis j’ai pensé à maman qui, elle aussi, avait peut-être regardé les mêmes images sur sa petite télé qu’elle n’allumait qu’en préparant les repas dans la cuisine de son appartement de Limoges qu’elle avait dû retrouver avant-hier soir, puis à grand-père qui la subissait plus qu’il ne la regardait, parce que Louise, elle, ne loupait jamais le 19/20. Et puis si ça se trouve Marianne aussi avait vu les mêmes images, entendu le même commentaire idiot, convenu, déjà écrit d’avance, le même que celui de l’année dernière et sans doute le même que celui auquel on aurait droit l’année prochaine. Et J.-B. pourquoi pas ? Et tous les autres, les millions d’autres qui, sans se poser plus de questions, ont déjà oublié à l’heure qu’il est qu’il y a eu cet après-midi à Paris, 20?000 couillons qui se sont fait mouiller pour rien de Bastille à République, et, mais cela personne ne le sait et de toute façon tout le monde s’en fout, que parmi eux, il y avait moi.
Luc avait oublié son téléphone portable, il avait dû le laisser glisser sous le canapé où il avait dormi cette nuit et voulait s’assurer que c’était bien ici qu’il l’avait perdu. Je suis allé voir, je n’ai rien trouvé, je lui ai dit que je le rappellerais si je mettais la main dessus et il m’a gentiment rigolé au nez?:
«?Et tu m’appelleras où, coco?? Sur mon portable??
– Mais tu m’appelles d’où en ce moment??
– C’est le portable d’Élodie. (Donc elle était encore chez lui.)
– Alors raccroche et appelle ton portable tout de suite avec celui d’Élodie. S’il est ici, je l’entendrai sonner.
–?Élémentaire mon cher Watson?!?» a-t-il dit et il a raccroché.
Quelques secondes plus tard une sonnerie vaguement rythmique s’est mise à retentir dans le salon et j’ai décroché le téléphone de Luc qu’il avait dû poser hier soir sur un rayonnage de la bibliothèque. Il m’a dit qu’il passerait le récupérer demain matin.
«?Pas trop tôt hein???» lui ai-je dit, parce que le lendemain c’était dimanche et que je ne suis pas du genre lève-tôt.
Papa s’est installé devant la télé et s’est soumis à la douce tyrannie cathodique sans choisir ce qu’il regardait, suçant simplement le brouet qu’on avait préparé dans une tour ronde du côté de Boulogne à destination de quelques millions de personnes qui, comme lui ce soir-là, ont dû s’affaler dans des fauteuils confortables, légion dispersée et anonyme de captifs consentants et soumis.
Je suis allé dans ma chambre et j’ai posé le téléphone de Luc sur mon bureau, je l’ai allumé, comme ça, par jeu, par réflexe et j’ai vu qu’il y avait trois messages en attente et deux SMS. J’ai été tenté de les écouter par curiosité. Un petit plaisir voyeuriste facile à réaliser, sans conséquences et tout à fait anonyme. J’ai hésité. Et si l’un de ces messages me concernait?? Ou si l’un d’eux m’apprenait sur Luc quelque secret qu’il eût voulu qu’on ignore?? Une histoire de cœur, de cul, ou les deux. Ou quelque sombre trafic. Ou… Que sais-je encore?? Après tout, s’il y avait un risque, Luc n’aurait pas attendu pour venir le récupérer, il n’habite pas très loin de chez moi et il se serait déplacé immédiatement. D’un autre côté, peut-être qu’il ne pouvait pas, ou ne voulait pas, parce qu’Élodie était encore à ses côtés et qu’ils allaient passer la nuit ensemble et rien n’avait encore été consommé et que cet après-midi et ce début de soirée ne lui avaient permis que la longue marche d’approche et qu’il ne voulait pas rompre les charmes qu’il avait tissés tout au long de la journée. Et puis il avait probablement suffisamment confiance en moi pour ne pas imaginer que j’irais fouiller dans son portable comme un adolescent avide de sensations nouvelles et interdites. Trois messages, deux SMS, sans compter son carnet d’adresses?; des noms, des numéros de téléphone qui baliseraient le territoire plus ou moins secret de ses amitiés, de ses amours et de ses intérêts. Des noms qui me seraient inconnus et puis d’autres que je connaîtrais, qu’au moins je situerais. Et parmi eux?: le mien. C’est fou ce que le désir de cette petite infraction me titillait. Alors je me suis laissé aller, sans vraiment le décider, j’ai écouté les messages, lu les SMS et je me suis baladé dans son répertoire. Rien de très intéressant qui aurait pu aiguiser ma curiosité, me permettre d’imaginer quelque trouble secret dans la vie de Luc, une relation qu’il eût voulu cacher, des petits commerces ou quelque illégale transaction. Je me suis senti coupable de cette incursion dans l’intimité de mon ami et j’eus peur qu’il le découvrît d’une manière ou d’une autre. J’ai effacé les messages, les SMS?: il ne pourrait pas s’apercevoir qu’ils avaient déjà été ouverts. J’ai débranché l’appareil et suis allé le reposer là où je l’avais trouvé, comme si le remettre à cet endroit était une façon d’annuler l’indiscrète recherche que je venais de mener. Papa était allé se coucher. J’ai rallumé la télé, zappé bêtement, l’ai refermée et suis allé dans mon lit. À 1 heure du matin j’ai éteint la lumière et j’ai attendu le sommeil.
Luc est entré en trombe dans ma chambre, il était furieux. Il avait son portable dans la main et il m’insultait, me traitait de salaud, m’attrapait à la gorge et commençait à me frapper avec son téléphone. Je n’arrivais pas à me défendre, je ne voyais que ses yeux pleins de colère et de violence, il hurlait, me frappait de plus en plus fort. Derrière lui, dans l’encadrement de la porte, il y avait Élodie. Elle était toute nue et riait en se dandinant légèrement, puis elle était poussée par quelqu’un qui arrivait et je découvrais grand-père, plein d’énergie, qui tenait dans sa main une toile enroulée et qui me disait que j’étais fou, que ce n’était pas bien du tout, que je n’aurais jamais dû faire ça. Alors Luc m’a écrasé son téléphone sur l’oreille et c’est la sonnerie stridente et répétée qui m’a réveillé.
Je me suis levé et me suis dirigé jusqu’à la porte de l’entrée. J’ai collé mon œil au judas et j’ai vu Luc qui attendait. Je lui ai ouvert, il a eu l’air étonné de me voir ébouriffé et hagard?:
« Tu te réveilles??
– Ben…
– Je pensais que tu serais déjà debout?: il est midi.
– J’ai veillé tard hier et du coup… Tu viens chercher ton portable?: il est là. Tu entres??
– Non je file, j’vais déjeuner chez mes vieux.?»
Ses vieux habitaient en banlieue, du côté de Saint-Germain, dans un beau quartier, une grande maison en meulière avec des lanterneaux et une grande véranda vitrée qui donnait sur une pelouse parfaite entretenue par un jardinier. Il venait d’un milieu très aisé (le père dans la banque, la mère dans la publicité). C’est eux qui lui payaient tout?: son studio, ses études, ses vacances, son téléphone portable. Il avait en plus sa petite rente mensuelle, suffisante pour qu’il puisse se montrer généreux envers ses amis. C’était une de ses qualités, la générosité. Ça ne le gênait pas d’être si dépendant de ses parents qui, il est vrai, n’étaient pas trop regardants tant qu’il réussissait ses examens. Nous nous étions rencontrés par hasard il y a deux ans lors des fêtes de Bayonne auxquelles je m’étais rendu avec des copains du lycée dont l’un était originaire de là-bas et qui nous avait tous invités dans sa maison de famille. Luc ne faisait pas partie de l’équipe mais il logeait avec d’autres potes à lui dans un gîte mitoyen. Nous avions fait connaissance et sympathisé avant de nous découvrir presque voisins, puisque son studio, qu’il occupait déjà boulevard Diderot, n’était qu’à trois jets de pierre de l’immeuble de mon père dans lequel je vivais depuis que j’étais rentré en première. Ça nous avait amusés de nous découvrir géographiquement si proches. Il était un peu plus âgé que moi mais le fait que je sois encore lycéen et lui déjà étudiant ne fut pas du tout un obstacle à notre amitié. Nous nous étions vite trouvé des intérêts communs, en particulier pour la peinture et le cinéma, et c’est ensemble que nous étions allés visiter à la fin des fêtes le musée de la ville.
Luc et moi ne venions pas du même milieu. Papa était gardien de musée et, même s’il officiait au Louvre depuis plusieurs années, on ne peut pas dire que le prestige de son lieu de travail (ni ses revenus du reste) pouvait rivaliser avec les situations professionnelles des parents de Luc. La seule supériorité que j’avais sur lui c’est que j’étais, par mon père et sa famille, un vrai Parisien, privilège équivoque avec lequel son origine banlieusarde (même si c’était la banlieue chic) ne pouvait rivaliser. Par maman, certes, j’étais aussi un provincial, mais d’un milieu de petits manufacturiers qui socialement surpassait largement l’ascendance paternelle. Du côté de papa on ne trouvait, sans arriver à remonter très loin du reste (preuve de roture), que des petits métiers sans grande qualification à l’exception d’un grand-père menuisier du faubourg Saint-Antoine par la grâce duquel papa hérita de l’appartement que nous habitons toujours. Son père avait lui-même occupé divers emplois sans grand intérêt?: manutentionnaire aux entrepôts de Bercy, coursier, déménageur ou laveur de carreaux avant de finir sa carrière comme ultime poinçonneur du métro parisien – seule gloire de sa longue vie professionnelle commencée à treize ans. Papa était allé au lycée et avait passé son bac. Peu enclin aux études, encore moins aux tâches de gratte-papier auxquelles son diplôme lui aurait permis d’accéder à l’époque, mais bon bricoleur et extrêmement débrouillard et astucieux de ses dix doigts, il s’était fait embaucher comme homme d’entretien à la Ville de Paris, puis aux musées nationaux où il réussit au bout d’une dizaine d’années à décrocher un poste de gardien. Peut-être dois-je à ces circonstances d’avoir très tôt pris goût aux choses de l’art qui ne me furent jamais totalement étrangères et dont, au contraire, je sentis précocement la proximité.