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Fiche : Et la lumière fut
 
 
   
 






PRÉFACE



Un petit garçon de huit ans perd définitivement la vue, à la suite d’une bousculade à l’école communale. C’est un malheur irréparable. Mais Jacques Lusseyran le transforme en victoire. Il découvre en lui des dons inhabituels. D’abord, il voit toujours le soleil lorsqu’il regarde de «l’intérieur vers l’intérieur», soleil qui «conserve sa flamme joyeuse». Et, dans la lumière de celui-ci, tout revient. Et plus encore, c’est un déferlement de couleurs. Même les chiffres, les lettres, les notes de musique sont colorés.
Quant aux hommes, s’il ne voit plus la forme de leur corps, c’est une tache colorée qu’il perçoit, différente pour chacun. Les autres sens se développent, l’ouïe en particulier. La voix, pour lui, est beaucoup plus révélatrice de l’être que l’expression du visage. La cécité, loin de le séparer des autres, le rapproche d’eux. Il n’est pas un aveugle, mais un aveugle voyant, qui vit parmi les voyants ordinaires.
Mais, pour se faire accepter d’eux, il lui faut leur être un peu supérieur. Au collège, au lycée, c’est un élève brillant qui poursuit ses études jusqu’aux classes préparatoires au concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm.
En 1940, c’est la défaite de la France. Jacques Lusseyran, qui n’a pas dix-huit ans, va dès 1941 résister en groupant autour de lui des étudiants des classes supérieures des lycées parisiens. Ils font un petit journal, Le Tigre, en souvenir de Clemenceau. Ils sont deux cents environ qui portent le nom superbe de « Volontaires de la liberté ». Il les décrira ainsi dans un premier livre : « Personne autour de nous ne ment, personne ne cherche son intérêt. Tous sont nus et fiers… La Résistance est une affaire de dignité, d’honneur. Et l’honneur n’est pas que dans la Patrie, mais dans tous nos actes… La Résistance protège ceux qui la font. Elle interdit la saleté. C’est la volonté de ne pas faire n’importe quoi, mais quelque chose qu’on a choisi une fois, qu’on voudrait encore, même si l’on a été torturé, bafoué. »
Les Volontaires vont bientôt se rallier, en majorité, au mouvement de Résistance de zone nord, Défense de la France, journal clandestin, fabrique de faux papiers, puis, en 1944, maquis. Le journal, qui tirait à vingt mille exemplaires, atteint rapidement, grâce à cet apport de militants, une diffusion de cent mille, puis de trois cent mille exemplaires. Il ira, en 1944, jusqu’à quatre cent cinquante mille exemplaires.
Jacques est chargé, avec son ami Jacques Oudin qui avait fondé avec lui les Volontaires de la liberté, de diriger la diffusion du journal. Il entre au comité directeur et devient l’un des rédacteurs du journal. C’est là que je l’ai connu.
Le 14 juillet 1943, sous le pseudonyme de Vindex, il écrit un article intitulé « 14 juillet, fête de la liberté », prémonitoire en ce qui le concerne, prémonitoire pour la vie internationale de maintenant.
« La France risque de tomber en esclavage, l’ennemi veut diminuer notre conscience morale: il veut nous faire oublier notre devoir de révolte. La liberté, seuls ceux qui savent l’avoir perdue la possèdent… Ceux des prisons qui attendent pendant des mois entiers que la victoire ou la mort les délivrent… Ils ont perdu pour eux-mêmes la liberté : ils veulent la conserver aux autres.
Nous voulons que la défense de notre nation soit celle de toutes les nations. En défendant la France, nous défendons aussi la personne humaine et sa liberté de choisir et d’oser. »

Parallèlement à son activité de résistance, il continue ses études et la préparation au concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il peut s’y présenter grâce à une dérogation, qui lui a été accordée, à la loi de Vichy interdisant aux aveugles, en particulier, de se présenter aux grands concours d’enseignement public. Mais à la troisième épreuve, une lettre personnelle d’Abel Bonnard, alors ministre de l’Instruction publique, lui enjoint d’arrêter de composer. Il réagit là, comme lors de son accident des années avant : il n’est pas une victime. Il concentre toute son énergie sur la Résistance, sur la diffusion du journal. Ce seront de grands moments : le journal du 14 juillet 1943 tirera à trois cent mille exemplaires. Il sera diffusé à la sortie des églises, dans les marchés, jusque dans les rames de métro. Mais il y a un traître dans la diffusion. Et le 20 juillet 1943 Jacques est arrêté à 6 heures du matin chez lui par les Allemands. Il est conduit par eux rue des Saussaies, au siège de la Gestapo. Il y retrouve beaucoup de ses camarades – c’est un bon coup de filet – mais pas les membres du comité directeur, sauf Geneviève de Gaulle et moi-même qui me suis fait prendre sans une souricière en voulant sauver un camarade.
Jacques est molesté, enfermé la nuit dans un placard. Interrogé longuement le lendemain, il cache sa connaissance de l’allemand, ce qui lui permet de faire le point. Il est conduit à la prison de Fresnes d’où il sort pour un nouvel interrogatoire. Dans la cour, un soldat allemand le guide vers la voiture cellulaire. Je suis là aussi, attendant d’y monter. Le voyant, je me dirige vers lui le plus naturellement possible. Je prend le relais du soldat allemand qui me laisse faire et nous sommes enfermés dans la même cellule de la voiture cellulaire ! Nous pouvons échanger nos informations et découvrir le traître. C’est Elio Marongin, un étudiant en médecine « retourné » qui est entré dans le mouvement pour nous espionner. Nous pouvons ainsi savoir ce que les Allemands savent.
Jacques est interrogé une dizaine de jours rue des Saussaies et reconduit le soir à la prison de Fresnes où il restera six mois.
Nous pensions qu’il serait libéré. Repérable comme il l’était, il ne pouvait plus être dangereux. Mais en janvier 1944, il est déporté avec plusieurs camarades de Défense de la France au camp de concentration de Buchenwald. Il est mis en quarantaine avec eux. Mais à la fin de la quarantaine, il se retrouve tout seul au « Petit Camp » dans un bloc d’invalides.
Il faut lire la description qu’il en fait dans ce livre.
«Aux Invalides on rencontrait les unijambistes et les manchots, les sourds-muets, les aveugles, les culs-de-jatte (mais oui, j’en ai connu trois), les épileptiques, les vieillards de plus de soixante-dix ans et les gosses de moins de seize ans et les fous… Personne n’était entier aux Invalides. C’était même la condition pour y entrer. Aussi, y mourait-on à un rythme qui rendait le recensement du bloc impossible. Ce n’était pas de se heurter à un mort qui surprenait, mais à un vivant. Et c’était de là que venait le danger.
La puanteur du bloc était telle que seule l’odeur du crématoire, qui fumait jour et nuit, parvenait à la couvrir, les jours où le vent la rabattait… Pendant des jours et des nuits, je rampais. Je me faisais un trou dans la masse. Je n’entendais plus rien, tant il y avait de gémissements partout. »
On peut difficilement imaginer un aveugle survivant dans cette horreur. Au début, on lui vole son pain, sa soupe. Mais il est vite protégé par un jeune ouvrier russe, et avec lui par tous les Russes autour qui le prennent en affection. Il essaie d’apprendre leur langue. Un jeune paysan unijambiste originaire d’un village proche du village natal de sa mère, Louis, le guide à travers le Petit Camp. Puis il tombe très malade; on le dit perdu. Mais il fait une expérience un peu analogue à celle qu’il a eue après son accident. La lumière et la joie le submergent. Il est «miraculeusement» guéri.
Il devient alors le «petit aveugle français». Grâce à sa connaissance de l’allemand, il peut écouter les nouvelles de la guerre retransmises par haut-parleurs, dans chaque bloc, par les SS ; les écouter patiemment et les décrypter en creux, repérer ce qui n’est plus dit. Ces nouvelles ainsi rétablies, il les transmet de bloc en bloc, redonnant à ses camarades un peu d’espoir. Cela jusqu’à la libération du camp par les Américains, le 11 avril 1945. Mais auparavant, il y a eu le choix laissé par les Allemands aux déportés de partir sur les routes ou de rester au camp. Il reste et peut entendre, transmis par haut-parleur, l’ordre donné par les SS d’exterminer tous les détenus au lance-flammes. Les Américains tout proches, prévenus, arrivent à temps pour en empêcher l’exécution.
Il revient en France relativement vite, comparé à d’autres déportés qui mettront un mois avant d’être rapatriés. C’est Philippe Viannay, le patron de Défense de la France, qui vient le sortir du camp.
Il revient après un an et demi d’horreur. Cette fois encore, non pas comme une victime, mais comme un vainqueur. Je le vois à son retour, devant moi: un être rayonnant de force et de présence. Le message d’amour de la vie qu’il dit vouloir transmettre dans ce livre à ses étudiants américains, c’est lui, à ce moment-là, qui l’incarne.

Après, au-delà de cet ouvrage, la vie va encore exiger de lui un courage exceptionnel. La loi de Vichy qui lui interdit l’École normale et l’agrégation n’est pas abrogée. Elle ne le sera que dix ans plus tard. Il ne peut enseigner en France. En revanche, on l’accepte à la Mission laïque de Salonique, en pleine guerre civile! Il réussit magnifiquement comme conférencier. Mais il s’attire la jalousie du British Council qui voit son public diminuer. Pour défendre la langue anglaise, ce dernier obtient le retour de Jacques en France. Il nous faut à nouveau nous battre (je suis mariée avec lui). Pas de poste, pas de salaire ni de pension, pas même d’allocations familiales et nous avons déjà deux enfants. Après bien des démarches, il trouve un travail de correcteur à l’Alliance française, puis de suivi de doctorants égyptiens à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, et enfin un poste d’enseignant de littérature française contemporaine au « cours de civilisation française » à la Sorbonne. Là, la chance lui est donnée d’avoir un public de quatre cents étudiants étrangers auprès desquels il a un très grand succès. Jusqu’au jour où des Américaines le font venir, à Hollin’s College, en Virginie. Puis il est demandé à la Western Reserve University de Cleveland en Ohio. Il lui est décerné en 1966 le prix Karl-Wittke du meilleur professeur. En 1969 enfin, il devient titulaire de la chaire de littérature française contemporaine, à l’université de Hawaï où il est en charge de cinq cents étudiants et de cinquante doctorants. Parallèlement à son enseignement, il écrit beaucoup, en particulier ce livre. Il meurt dans un accident de voiture, pendant des vacances en France, le 27 juillet 1971, à quarante-sept ans.

Jacqueline Pardon.














Première partie


L’eau claire de l’enfance







1



Dans mes souvenirs, mon histoire commence toujours à la façon d’un conte de fées banal, mais d’un conte de fées. Il était une fois, à Paris, entre les deux guerres mondiales, un petit garçon heureux. Et ce petit garçon, c’était moi. Quand je le regarde aujourd’hui, depuis ce milieu de ma vie que j’ai atteint, j’éprouve de l’émerveillement. C’est si rare une enfance heureuse. Et puis, c’est si peu à la mode de nos jours qu’on croit à peine que c’est vrai. Pourtant, si l’eau de mon enfance est claire, je ne vais pas essayer de la salir: ce serait là la pire des naïvetés.
Donc, je suis né en 1924, le 19 septembre à l’heure de midi, au cœur pittoresque de Paris, à Montmartre entre la place Blanche et le Moulin-Rouge, par hasard.
Je suis né dans une maison du xixe siècle, modeste, dans une chambre sur la cour.
Mes parents étaient parfaits pour moi. Mon père, sorti d’une grande école de physique et de chimie, et ingénieur chimiste par sa profession, était intelligent et bon. Ma mère qui elle-même avait fait des études de physique et de biologie, était tout dévouement et toute compréhension. Tous deux étaient généreux, attentifs. Mais pourquoi dire ces choses? Le petit garçon que j’étais ne les savait pas. Il ne donnait à ses parents aucune qualité. Il ne pensait pas même à eux. Il n’avait pas besoin de penser à eux. Ses parents l’aimaient. Il les aimait. C’était une Grâce.
Mes parents étaient la protection, la confiance, la chaleur. Je l’éprouve encore aujourd’hui, quand je songe à mon enfance, cette sensation de chaleur au-dessus de moi, derrière moi, autour de moi. Cette impression merveilleuse de ne pas vivre encore à son compte, mais de s’appuyer tout entier, du corps et de l’âme, sur d’autres vies qui acceptent.
Mes parents me portaient. C’est sans doute pourquoi, pendant toute mon enfance, je n’ai pas touché terre. Je pouvais m’éloigner, revenir; les objets n’avaient pas de poids, rien ne collait à moi. Je passais entre les dangers et les peurs comme la lumière à travers un miroir. Et c’est cela que j’appelle le bonheur de mon enfance. C’est une armure magique qui, une fois posée sur vos épaules, peut être transportée à travers votre existence entière.
Ma famille appartenant à ce qu’on appelait alors en France la «petite bourgeoisie», nous habitions des appartements petits mais qui me semblaient grands.
Celui que je connais le mieux était situé sur la rive gauche de la Seine, près de ce grand jardin, le Champ-de-Mars, entre la tour Eiffel, ses quatre pattes écartées, et l’École militaire, un bâtiment dont je n’ai jamais su que le nom, dont la forme même a disparu pour moi.
Mes parents, c’était le ciel. Je ne me le disais pas clairement. Ils ne me le disaient pas non plus. Mais c’était une évidence. Je savais (j’ai vraiment su très tôt, j’en suis sûr) qu’à travers eux un Autre s’occupait de moi, s’adressait à moi. Cet Autre, je ne l’appelais pas même Dieu – car de Dieu mes parents m’ont parlé, mais plus tard seulement. Je ne lui donnais aucun nom. Il était là. Ce qui valait mieux.
Oui, derrière mes parents il y avait quelqu’un, et papa et maman étaient simplement ceux qui avaient été chargés de me transmettre de la main à la main ce don. Ce furent les débuts de ma religion. Et cela explique, je crois, pourquoi je n’ai jamais connu le doute métaphysique. C’est une confession assez inattendue, mais à laquelle je tiens, car tant de choses vont s’expliquer par elle.
De là mon audace. Je courais sans cesse. Toute mon enfance s’est passée à courir. Seulement je ne courais pas pour m’emparer de quelque chose (que voilà bien une idée d’adulte et non d’enfant!). Je courais pour aller à la rencontre de tout ce qui était visible et de tout ce qui ne l’était pas encore. J’allais de confiance en confiance comme dans une course de relais.
Souvenir précis comme un tableau encadré au milieu du mur de la chambre, je me revois le jour de mes quatre ans. Je courais le long du trottoir vers un triangle de lumière formé par la rencontre de trois rues – la rue Edmond-Valentin, la rue Sédillot et la rue Dupont-des-Loges où nous habitions – un triangle de soleil qui s’ouvrait comme sur un bord de mer vers le square Rapp. J’étais jeté vers cette flaque lumineuse, aspiré par elle et, tout en agitant bras et jambes, je me disais: «J’ai quatre ans et je suis Jacques.»
Appelons cela, si nous le voulons, la naissance de la personnalité. Du moins, cela ne s’accompagnait-il d’aucune panique. Simplement le rayon de joie universelle était tombé sur moi, cette fois-là, à pic.
J’ai certainement eu des misères et des chagrins comme tous les enfants. Mais à vrai dire je ne me les rappelle pas. Ils ont disparu de ma mémoire exactement comme disparaît de notre mémoire le mal physique: dès qu’il abandonne le corps, il abandonne l’esprit.
Le violent, le saugrenu, le louche, l’incertain, j’ai connu toutes ces choses plus tard. Mais je ne puis situer aucune d’elles dans ces premières années de ma vie.
Et voilà ce que, tout à l’heure, j’ai appelé l’eau claire de mon enfance.









2



Pendant sept ans, j’ai bondi, j’ai couru, j’ai parcouru les allées du Champ-de-Mars. J’ai suivi en galopant les trottoirs de ces rues étroites de Paris, aux maisons serrées, de ces rues odorantes.
Car, en France, chaque maison a son odeur. Les adultes s’en aperçoivent à peine, mais les enfants le savent bien, et ils reconnaissent les maisons à leur parfum. Il y a l’odeur de la crémerie, l’odeur de la pâtisserie, l’odeur de la confiserie, l’odeur de la cordonnerie, celle de la pharmacie et celle de la boutique de ce marchand auquel on donne en français un si beau nom: le marchand de couleurs. Je reconnaissais les maisons, nez au vent, comme un petit chien.
J’étais convaincu que rien ne m’était hostile, que les branches auxquelles je me suspendais tiendraient bon, que les allées, même sinueuses, me conduiraient là où je n’aurais pas peur, et que tous les chemins me ramenaient vers ma famille.
Autant dire que je n’avais pas d’histoire, sinon la plus importante de toutes: celle de la vie.
Pourtant, il y avait la Lumière. Elle exerçait sur moi une vraie fascination. Je la voyais partout et je la regardais pendant des heures.
De notre appartement de trois pièces, aucune des pièces n’est restée distinctement dans mes souvenirs. Mais le balcon y est resté. Parce que du côté du balcon il y avait la lumière. Je m’accoudais patiemment – moi si impétueux – à la balustrade, et je regardais la lumière ruisseler sur les façades des maisons: devant moi, dans l’entonnoir de la rue, vers la droite, vers la gauche.
Ce n’était pas un ruissellement comme celui de l’eau: il était plus léger et innombrable, sa source était partout. Ce que j’aimais, c’était de voir que la lumière ne venait de nulle part en particulier, mais qu’elle était un élément, à la façon de l’air. Nous ne nous demandons jamais d’où vient l’air. Il est là et nous vivons. Ainsi du soleil.
J’avais beau le voir, le soleil, assis au haut du ciel à midi, occupant un point de l’espace, c’était ailleurs que je le cherchais. Je le cherchais dans le jaillissement de ses rayons, dans ce phénomène d’écho que d’ordinaire nous attribuons aux sons seulement, mais qui existe dans le cas de la lumière, à égalité. La clarté se multipliait, se répondait de fenêtre en fenêtre, de pan de mur en nuage, entrait en moi, devenait moi. Je mangeais du soleil.
Cette fascination résistait à la venue de la nuit. Une fois rentré de promenade le soir, une fois le repas terminé, à l’instant d’aller au lit, je la retrouvais dans l’ombre. Pour moi l’ombre c’était encore la lumière, mais sous une forme nouvelle et dans un rythme nouveau: c’était de la lumière plus lente.
Rien en somme dans l’univers, et pas même ce que je lisais à l’intérieur de moi, derrière mes paupières fermées, n’échappait à cette immense merveille.
Dans mes courses à travers le Champ-de-Mars, c’était encore la lumière que je cherchais. J’allais sauter à pieds joints dedans, au bout d’une allée, l’attraper comme on attrape un papillon au-dessus du bassin, me coucher avec elle dans l’herbe ou dans le sable. Aucun phénomène, même les sons que j’écoutais pourtant avec tant de soin, n’avait pour moi le même prix que la lumière.
Vers quatre ou cinq ans, j’ai compris tout à coup que la lumière, cela pouvait se tenir dans les mains. Il suffisait pour cela de choisir des crayons de couleur, des cubes de couleur, et de jouer avec. Je me mis à passer des heures dans des coloriages de toutes sortes, informes sans aucun doute, mais dans lesquels je plongeais comme dans une fontaine. J’en ai encore les yeux tout pleins.
On m’a appris plus tard que, dès cet âge, ma vue était faible. Myopie, je crois. Ce qui, pour les esprits «positifs» constituera peut-être l’explication de cet attrait tout-puissant. Mais, tout enfant, je ne savais pas que je ne voyais pas très bien. Je m’en souciais fort peu, tout heureux de faire amitié avec la lumière comme avec l’essence du monde.
Les couleurs, les formes, les objets mêmes – et les plus lourds – étaient faits tout entiers d’une même vibration. Et chaque fois qu’aujourd’hui je me mets par rapport à ce qui m’entoure dans un état d’attention affectueuse, c’est cette vibration que je retrouve.
Quand on me demandait quelle était la couleur que je préférais, je répondais immanquablement: «le vert». Pourtant, je n’ai appris que plus tard que le vert était la couleur de l’espérance.
Je suis convaincu que les enfants savent toujours plus de choses qu’ils ne savent en dire. Ce qui fait une belle différence entre eux et nous autres les adultes, qui, dans les meilleurs cas, ne savons pas plus qu’un centième de ce que nous disons.
Sans doute est-ce tout simplement que les enfants savent toutes choses par tout leur être, au lieu que nous les savons seulement par notre tête.
Si un enfant est guetté par la maladie ou par un malheur, il en est aussitôt prévenu: il s’arrête de jouer, il vient se réfugier auprès de sa mère. C’est ainsi qu’à l’âge de sept ans je sus que le destin préparait son coup.
Cela se passait aux vacances de Pâques de 1932 à Juvardeil, dans ce petit village d’Anjou qu’habitaient mes grands-parents maternels. Nous étions sur le point de repartir pour Paris. Déjà la carriole attendait devant la porte pour nous conduire à la gare. Car en ce temps-là, pour aller de Juvardeil à la gare du chemin de fer, Étriché-Châteauneuf, à sept kilomètres de là, on utilisait une carriole à cheval. Je n’ai connu la voiture automobile – la camionnette de l’épicier – que trois ou quatre ans plus tard. Donc la carriole attendait, riant de tous ses grelots, mais moi j’étais resté dans le jardin, à l’angle de la grange, seul, et je pleurais.
Il ne s’agit pas de larmes qu’on m’ait racontées plus tard. Il s’agit de larmes que je ressens encore aujourd’hui quand je pense à elles. Je pleurais, parce que c’était la dernière fois que je voyais le jardin.
La nouvelle venait de m’être apportée, je ne savais comment. Mais elle était certaine. Le soleil sur les allées, les deux grands buis, la tonnelle de vigne, les rangées de tomates et de concombres, les plants de haricots, tous ces objets qui peuplaient mes yeux étaient dans mes yeux pour la dernière fois. Et je le savais.
C’était bien plus qu’un chagrin d’enfant, et lorsque ma mère, m’ayant cherché, me trouva enfin, et me demanda ce que j’avais, je ne pus lui répondre que: «Je ne verrai plus le jardin.»
Trois semaines plus tard, c’était vrai.
Le 3 mai, dans la matinée, comme d’habitude, j’étais à l’école – l’école communale du quartier qu’habitaient à Paris mes parents, rue Cler.
Vers 10 heures, je m’étais levé comme tous mes camarades pour me précipiter vers la porte de la classe et la cour de récréation. Dans la bousculade de la sortie, un gamin plus âgé ou plus pressé que moi, accourant du fond de la classe, m’avait rejoint et heurté involontairement par-derrière. Je ne l’avais pas vu venir et, sous la surprise, je perdis l’équilibre. J’essayai de me rattraper vainement et je glissai. Enfin, je vins me fracasser contre l’un des angles aigus du bureau du maître.
Je portais en ce temps-là des lunettes à cause de cette myopie qu’on avait décelée chez moi – et des lunettes à verres incassables. C’est cette protection qui me perdit. En effet, les verres ne se cassèrent pas. Mais, sous la violence du choc, la branche de la lunette pénétra dans l’œil droit et, meurtrissant les chairs, l’arracha.
Je perdis naturellement connaissance. Pas longtemps toutefois. Car je revins à moi dès le préau de l’école où l’on venait de me transporter; et la première idée qui me vint à l’esprit fut, je me le rappelle distinctement: «Mes yeux! Où sont mes yeux?» Il est vrai que j’entendais autour de moi des voix effrayées, affolées, qui parlaient de mes yeux. Mais je n’avais pas besoin de ces voix, ni même de l’horrible douleur, pour savoir que je venais d’être touché là.
On me fit un bandage et, tandis que la fièvre ronflait par tout mon corps, je fus ramené à la maison.
Là tout s’efface pour plus de vingt-quatre heures. J’ai appris que l’ophtalmologiste – un admirable praticien – appelé aussitôt par ma famille à mon chevet déclara que l’œil droit était perdu et qu’il devrait être enlevé. On procéderait dès que possible à l’énucléation. Quant à l’œil gauche, sans doute était-il perdu lui aussi, car la violence du choc avait été telle qu’un phénomène d’ophtalmie sympathique s’était produit. De toute façon, la rétine de l’œil gauche se trouvait déchirée, déchiquetée.
En effet, le lendemain matin on m’opéra, avec succès. J’étais devenu aveugle définitivement.
Je bénis chaque jour le ciel de m’avoir rendu aveugle alors que j’étais un enfant, alors que je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Mais comme il y a là toutes les apparences d’un défi, il va aussitôt falloir que je m’explique.
Je bénis le sort pour des raisons matérielles d’abord. Un petit homme de huit ans n’a pas encore d’habitudes. Il n’en a ni dans son esprit, ni dans son corps. Son corps est souple indéfiniment: prêt à faire tous les mouvements que la situation implique, et aucun autre, prêt à s’accorder avec la vie telle qu’elle est, à dire oui à la vie. Et de ce «oui» de grandes merveilles physiques vont résulter.
Je pense ici avec émotion à tous ces hommes que la cécité est venue frapper tandis qu’ils étaient adultes, à la suite d’accidents ou à l’occasion de la guerre. Ceux-là ont souvent un sort très dur, en tout cas plus difficile que n’a été le mien.
Toutefois, pour bénir le sort, j’ai d’autres raisons, et, celles-là, non matérielles. Les grandes personnes oublient toujours que les enfants ne protestent jamais contre les circonstances, à moins naturellement que les grandes personnes elles-mêmes soient assez folles pour leur apprendre à le faire. Pour un petit de huit ans, ce qui est «est», et c’est toujours le meilleur. Il ignore la rancune et la colère. Il peut avoir, c’est vrai, le sentiment de l’injustice, mais il ne l’a que si l’injustice lui vient des hommes. Les événements sont pour lui signes de Dieu.
Je sais ces choses toutes simples et que, du jour où je suis devenu aveugle, je n’ai jamais été malheureux.
Quant au courage, dont les adultes font un si grand mérite, il ne se présente pas à un enfant comme à nous. Pour un enfant, le courage est la chose la plus naturelle du monde, la chose à faire. Et à faire à chaque instant de la vie. Un enfant ne pense pas à l’avenir, ce qui le protège contre mille sottises et presque contre toutes les peurs. Il se fie au courant même des choses, et ce courant lui apporte à chaque instant le bonheur.