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Fiche : Irène Némirovsky
 
 
   
 
Introduction




Ce livre est le premier ouvrage consacré à la vie et l’œuvre d’une auteure qui, il y a à peine six ans, était pratiquement inconnue du grand public. Quand j’ai commencé mes recherches, en 1995, Irène Némirovsky n’était pas encore sortie de l’oubli. Quelques-uns de ses romans avaient été réédités par Grasset et Albin Michel, mais la plupart se trouvaient – s’ils se trouvaient – dans de vieilles éditions chez les bouquinistes. Certaines de ses nouvelles n’avaient pas encore été retrouvées ; mon fils en a découvert une par hasard à la Bibliothèque Nationale. Ses lettres étaient entassées dans des cartons chez Albin Michel, tandis que ses carnets et d’autres documents se trouvaient dans des classeurs à l’Institut Mémoires de l’Éditions Contemporaine ou encore chez Denise Epstein, sa fille aînée. Suite française, inédite, était telle que Denise Epstein l’avait trouvée dans la valise laissée par sa mère ; mis à part des pages dactylographiées par le mari d’Irène Némirovsky, ce manuscrit, dans la toute petite écriture de son auteur, était presque indéchiffrable.
Grâce à la publication de Suite française, à la réédition de ses romans et à la traduction de son œuvre en anglais et dans d’autres langues, Irène Némirovsky est maintenant devenue un des auteurs français du xxe siècle les plus lus dans le monde. La tragédie de la fin de sa vie – Irène Némirovsky a été déportée à Auschwitz en juillet 1942 – fascine aussi ses lecteurs. Certains critiques ont même suggéré que la réputation d’Irène Némirovsky est due en grande partie à son martyre. « Comment Suite française aurait-elle été reçue sans la tragédie qui a marqué la vie de l’auteur ? » s’est demandé une universitaire américaine1.
La question mérite d’être posée. On ne peut certes réduire la vie et l’œuvre d’Irène Némirovsky au drame qu’elle a vécu dès l’occupation de la France par l’Allemagne en 1940. Mais on ne peut pas non plus séparer son œuvre littéraire de la vie qu’elle a menée avant sa disparition tragique. Cette vie est connue aujourd’hui, grâce à ce livre et à d’autres, parus plus récemment2.#
Et c’est le rapport entre son œuvre et sa vie qui font d’Irène Némirovsky un des auteurs les plus originaux de la littérature française.
Un des plus controversés, aussi. Cette controverse tourne essentiellement autour de quelques romans et nouvelles qu’Irène Némirovsky a écrits, en particulier David Golder, qui, aux yeux de certains lecteurs, donneraient des portraits assez caricaturaux de personnages juifs. La presse anglo-saxonne, en particulier, s’est penchée sur ce problème ; juive elle-même (mais convertie au catholicisme), Irène Némirovsky aurait entretenu un rapport pour le moins ambigu avec le peuple juif3.
Ces accusations d’antisémitisme ou d’antijudaïsme, jugements péremptoires fondés sur une petite partie de l’œuvre d’Irène Némirovsky, n’éclaircissent rien et ont pour effet d’empêcher de voir clairement les rapports de l’auteur avec son passé. Il est regrettable que, cinq ans après la parution de Suite française, la critique semble se diviser en deux camps : d’une part, celle qui accuse Irène Némirovsky d’avoir renié ses origines et d’autre part celle qui défend l’auteur en minimisant l’importance de ses caricatures de juifs et en affirmant qu’elle est morte juive. On ne peut comprendre Irène Némirovsky si on ne regarde pas de près la complexité et les nuances de ses rapports avec ses origines, et c’est cette complexité qui m’a le plus fasciné chez cet auteur dont la vie et l’œuvre s’enchevêtrent.

La vie d’Irène Némirovsky révèle clairement la complexité de ses rapports avec ses origines. Irène Némirovsky est née à Kiev, dans l’Empire Russe, et elle a immigré en France à l’âge de seize ans avec sa famille. Elle s’est pourtant peu associée aux milieux de l’émigration russe et, et tant qu’auteur n’a écrit qu’en langue française. Irène Némirovsky était juive et connaissait bien l’antisémitisme de son pays natal qui se manifestait, au début du xxe siècle, par des pogroms meurtriers qu’elle décrit dans un de ces romans. Mais à Paris, quand sa réputation était faite, elle fréquentait des intellectuels de droite à une époque où ces milieux affichaient peu de sympathie pour les Juifs, surtout ceux venus d’Europe centrale. Elle a pu compter parmi ses amis ou connaissances des éditeurs comme Bernard Grasset et Albin Michel, des écrivains comme Paul Morand et Jacques Chardonne, et des hommes politiques comme Jacques Benoist-Méchin et Joseph Caillaux. Elle a publié ses romans et nouvelles dans des journaux qui, souvent, publiaient en même temps de violents articles contre les Juifs. Tout ceci n’implique en rien que les romans et nouvelles d’Irène Némirovsky qui paraissaient, par exemple, dans l’hebdomadaire Gringoire, était influencés par l’antisémitisme du directeur du journal, Horace de Carbuccia. Mais on peut se demander quel genre de rapport Irène Némirovsky entretenait avec ces intellectuels dont bon nombre allaient participer au gouvernement du Maréchal Pétain.
On peut aussi se pencher sur les rapports qu’entretenaient Irène Némirovsky avec la religion juive. Bien que sa famille ne fût pas pratiquante, nous voyons dans son œuvre une connaissance certaine des croyances et des pratiques juives. Sa conversion au catholicisme, survenue quand elle avait 32 ans, a pu être motivée par un désir d’éviter les persécutions subies par ses coreligionnaires en Russie, mais elle peut aussi avoir été motivée par la foi et par une attirance envers les rites chrétiens. Comment Irène Némirovsky vit-elle sa religion, surtout après l’entrée en vigueur des lois antisémites du régime de Vichy ?
Enfin nous pouvons nous demander quelle identité Irène Némirovsky, en tant qu’auteur, revendiquait. Elle se considérait certes une auteur française, car toute son œuvre est écrite dans cette langue. Mais elle n’a jamais perdu de vue sa Russie natale, et au moment même où elle écrivait des romans et nouvelles sur des sujets purement français, elle était occupée à rédiger une biographie de Tchekhov. Sa culture littéraire était internationale ; elle connaissait aussi bien les littératures russe et française que la littérature anglaise et américaine. Elle a voulu que son pays adopté fût aussi son pays d’adoption, mais la demande de naturalisation qu’elle a faite en 1938 n’a jamais abouti. À cet égard, Irène Némirovsky est emblématique des étrangers qui sont venus en France dans les années 1920 et 1930 à la recherche d’un refuge, pour retrouver au pays des Droits de l’Homme la même persécution que dans les pays qu’ils avaient quittés. Elle est surtout emblématique des nombreux étrangers qui ont adopté la langue et la culture françaises, qui se voyaient comme intégrés au pays mais qui, à un moment crucial, se sont retrouvés face à leur différence et dans la solitude d’une identité d’étranger.

Dans ce livre, j’interroge l’abondante œuvre littéraire d’Irène Némirovsky afin d’y chercher les clés des contradictions de sa vie. De ses premiers écrits qui portent un regard très sévère sur les Juifs et un regard tendre vers la France, jusqu’aux textes qu’elle a écrits avant d’être déportée, et dans lesquels elle décrit avec une précision étonnante le comportement des Français , nous voyons une femme aux prises avec une identité ambiguë, admirative devant une France qu’elle semble croire éternelle, naïve devant une situation mondiale qu’elle ne perçoit jamais dans toute sa complexité, et désespérée devant le comportement de ceux sur lesquels elle comptait. En somme, vie et œuvre se rejoignent pour nous aider à comprendre pourquoi cette femme n’a pas fui devant la menace hitlérienne.
Ce n’est pas diminuer la qualité de cette auteur que de porter un regard critique sur sa vie et son œuvre. Car Irène Némirovsky mérite d’être comprise non seulement en tant qu’écrivain de talent et en tant que victime de la barbarie nazie, mais aussi – et surtout – en tant qu’être humain complexe, tiraillé entre deux mondes, à cheval sur deux cultures. Réfugiée russe apatride, Irène Némirovsky meurt sans avoir jamais pu appeler sien ce pays que, depuis son enfance, elle aime et admire tant.