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Fiche : César
 
 
   
 
La République




Une fois écartée la crainte de Carthage, c’est d’une course effrénée qu’on abandonna la vertu et qu’on se jeta dans les vices.

Velléius Paterculus,
Histoire romaine II, 1, 1



Selon la tradition, Énée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, peut s’échapper avec ses compagnons de Troie en flammes. Quand, après une interminable errance, il meurt dans le Latium, son fils Ascagne recueille sa succession et fonde une ville nouvelle, Albe-la-Longue. Ascagne était aussi appelé Iule et c’est de lui que la gens Iulia – celle de César – affirmait tirer son nom. [Tite-Live, Histoire romaine, I, 3, 2]
Un lointain descendant d’Ascagne-Iule fonda Rome, longtemps après, à quelques kilomètres de la métropole; la gens Iulia, quant à elle, demeura à Albe. Une guerre s’émut ensuite entre les deux cités; Rome l’emporta et transféra dans ses murs la population de sa rivale qui fut entièrement rasée. La masse des Albains fut intégrée à la plèbe romaine, tandis que les familles les plus considérées étaient adjointes aux patriciens romains. Elles entrèrent au Sénat et eurent accès aux magistratures; parmi elles figurait la gens Iulia. [Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines III, 29, 7]
Dès les débuts de la République, qui avait été instaurée en 509, la plèbe se dressa périodiquement contre le Sénat; la cause principale en était l’esclavage pour dettes. On s’indignait de défendre au-dehors la liberté et l’empire et d’avoir au-dedans ses propres concitoyens comme tyrans et oppresseurs. On citait le cas d’un vieux centurion: pendant qu’il faisait campagne contre les ennemis, des pillards avaient détruit sa récolte, brûlé sa ferme, enlevé son bétail. Au milieu de ces calamités, on lui avait réclamé ses impôts et il avait dû emprunter. Cette dette, grossie des intérêts, lui avait fait perdre la terre de ses pères, puis ses autres biens. La prison avait suivi et le vieillard montrait sur son corps, en même temps que ses glorieuses cicatrices de guerre, des marques de flagellation encore fraîches. [Tite-Live, Histoire romaine II, 23, 2-7] Cette épineuse question des dettes ne cessera de ressurgir jusqu’aux derniers temps de la République; César tentera lui-même, à plusieurs reprises, d’y porter remède.
De façon simultanée, ou peu s’en faut, apparut le deuxième point de friction entre plèbe et noblesse: les guerres presque ininterrompues, généralement sanctionnées par la victoire de Rome, mettaient à la disposition de celle-ci tout ou partie du territoire des vaincus. Ce domaine public – ager publicus – était laissé indivis et tout citoyen romain pouvait, moyennant une redevance modique versée à l’État, le mettre en exploitation. Le lourd investissement initial, toutefois, n’était guère accessible qu’aux riches de la classe dirigeante, qui se réservèrent en pratique l’occupation du sol conquis par les armes de tous. La loi agraire, visant à lotir le domaine public et à en répartir les parcelles à la plèbe, devint une revendication de tous les temps pour le parti populaire. [Tite-Live, Histoire romaine II, 41, 1-3] César consacrera ses efforts et son influence à la faire aboutir.
L’écart de fortune entre noblesse et plèbe s’accrut démesurément à l’occasion de la deuxième guerre punique. Après avoir écrasé et presque anéanti l’armée romaine à Cannes, Hannibal passe en Campanie, région de civilisation raffinée et d’une fertilité sans égale en Italie. À l’égard de ces alliés anciens de Rome, le chef carthaginois multiplie les flatteries et les ouvertures; il remercie les Campaniens d’avoir préféré son amitié à l’alliance de ses ennemis et promet que leur ville principale, Capoue, sera bientôt la capitale de toute la péninsule et que le peuple romain aussi lui demandera des lois. [Tite-Live, Histoire romaine XXIII, 10, 1-2] Capoue et les cités voisines prêtent l’oreille au vainqueur du moment.
Cependant la fortune change et Capoue retombe sous la domination des Romains, non plus comme une alliée subordonnée, mais comme une population traîtresse, légitimement passible des représailles les plus terribles: après la prise de la ville, ses principaux citoyens sont exécutés ou jetés en prison et tout son territoire, le sol et les bâtiments urbains devinrent propriété du peuple romain. [Tite-Live, Histoire romaine XXVI, 16, 5-8] Le «domaine campanien» deviendra bientôt le fondement le plus solide de la fortune immobilière des aristocrates; il le resta jusqu’à ce que César promulguât une loi aux termes de laquelle ce territoire serait divisé entre vingt mille citoyens. [Suétone 20, 5]
Pendant ces trois premiers siècles de la République, la gens Iulia tint une place honorable dans l’État, figurant parmi les vingt grandes familles ayant fourni à celui-ci le plus de magistrats suprêmes. L’un de ses membres, au cours d’un des affrontements avec les Carthaginois, abattit un éléphant; ce fut lui qui porta le premier le surnom de Cæsar, mot qu’une tradition fort tardive assure signifier « éléphant» en punique. [Jean Lydus, Des mois IV, 102]

La lutte prolongée et incertaine avec Carthage et l’extension du théâtre des opérations qui en résulta mirent Rome en contact direct avec des régions – Espagne, péninsule Balkanique, Asie mineure – jusque-là peu fréquentées par elle et étrangères à son champ d’action. La future maîtresse du monde, une fois la victoire acquise, tourna ses forces vers ces pays qui avaient secondé le vaincu, lui avaient fourni des ressources ou, simplement, lui avaient proposé leur alliance.
Définitivement forgée par vingt ans d’une guerre très dure, l’armée romaine était devenue sans équivalent dans le monde antique contemporain; elle le demeurera pendant plusieurs siècles. Un texte célèbre en décrit la composition idéale: de l’âge de dix-sept ans à celui de quarante-six, tout citoyen – sauf les plus pauvres – doit à l’État dix ans de service armé, s’il est cavalier, seize s’il est fantassin. En ces temps de conflit endémique, les consuls procèdent chaque année à l’enrôlement de quatre légions comprenant chacune quatre mille deux cents fantassins – jusqu’à cinq mille, lorsque le danger est exceptionnel – et trois cents cavaliers. [Polybe, Histoires VI, 19-20] À l’époque de César, l’effectif global de la légion sera souvent porté à six mille. La longueur et la périodicité de ce service accroissent et entretiennent la robustesse et l’endurance des soldats citoyens; elles renforcent aussi la cohésion de l’ensemble. Par ailleurs, les alliés de Rome – essentiellement l’Italie centrale à l’époque des guerres puniques – fournissent à l’armée quatre autres légions comptant autant de fantassins et trois fois plus de cavaliers que les unités romaines.
Philippe V de Macédoine avait envoyé quatre mille hommes au secours de Carthage; ils avaient combattu à Zama du côté d’Hannibal. Des sommes d’argent considérables avaient été également offertes à ce dernier. Le Sénat députa au roi pour lui signifier qu’il regardait ces actes comme contraires aux traités [Tite-Live, Histoire romaine XXX, 26] et la guerre éclata bientôt. La victoire romaine, à Cynocéphales, fut due moins au talent stratégique du général qu’à une suite de hasards heureux survenus par une journée brumeuse. Le succès acquis, les Romains en grand nombre avaient couru vers le camp de l’ennemi vaincu pour le mettre au pillage; ils y avaient été précédés par leurs alliés grecs et, considérant que ceux-ci les avaient frustrés d’une proie qui leur revenait, ils s’étaient répandus en récriminations contre eux et avaient protesté auprès du général. [Polybe, Histoires XVIII, 27]
Le fait est significatif en ce que, pour la première fois peut-être après une grande bataille, des soldats romains se ruent à la curée sans l’autorisation ni même l’aveu de leur chef et estiment légitime, faisant du butin personnel, de vivre de la guerre. Il suffira bientôt qu’un général soit suffisamment capable, chanceux et indulgent à la rapine pour que ses troupes s’attachent aveuglément à lui et oublient l’intérêt supérieur de la patrie.
L’énorme indemnité de guerre infligée à Philippe devait être, pour une moitié, versée immédiatement, pour l’autre, en dix annuités [Polybe, Histoires XVIII, 44] qui constituaient ainsi une véritable rente pour l’État. Lorsque, trente ans plus tard, le fils de Philippe, Persée, se dressa à son tour contre Rome, il connut, à Pydna, le même insuccès que son père et toutes les richesses de la Macédoine tombèrent entre les mains des Romains. Le général vainqueur, Paul-Émile, versa alors au trésor public des sommes si colossales que le peuple n’eut plus d’impôts à payer pendant cent vingt ans. [Plutarque, Paul-Émile 38, 1]
Paul-Émile tira ensuite vengeance, dans des conditions effroyables, des peuples qui s’étaient rangés du côté de Persée. Il déclara entre autres que le Sénat avait livré à son armée les cités d’Épire qui avaient fait défection à cette occasion. Tout l’or et l’argent du pays fut saisi, puis le signal du pillage fut donné aux soldats et cent cinquante mille habitants furent vendus comme esclaves. Bien que la totalité du butin eût été distribuée aux soldats, ceux-ci s’indignèrent encore de ne pas avoir eu part aux richesses prises sur le roi. [Tite-Live, Histoire romaine XLV, 34, 1-7]
Quelques années plus tard, la Grèce en proie à ses perpétuelles divisions internes était définitivement assujettie. L’acte ultime se joua à Corinthe; la ville alors la plus opulente de l’Hellade fut prise d’assaut, pillée et détruite. Ses innombrables œuvres d’art furent enlevées dans l’indifférence des soldats qui jouaient aux dés sur des tableaux précieux jetés à même le sol. La plupart des pièces ornèrent les bâtiments publics de Rome. [Strabon, Géographie VIII, 23] Parmi les différents ambassadeurs romains chargés de débrouiller l’imbroglio de la politique locale, on voit apparaître un arrière-grand-oncle de César, S. Iulius Cæsar, dont le tempérament ne semble pas avoir été fait pour les subtilités diplomatiques tortueuses du moment. [Polybe, Histoires XXXVIII, 9-11]
Après la défaite, Hannibal avait été chassé de Carthage à l’instigation des Romains. Ayant trouvé refuge auprès d’Antiochus, roi de Syrie, il poussa le monarque à la guerre en développant devant lui des plans aussi grandioses que réalistes: rappelant que, si on l’avait écouté naguère, la guerre ne se passerait pas maintenant en Eubée, mais ferait rage en Étrurie et sur les côtes de l’Italie, il tenta en vain d’amener le roi à attaquer le sud de la péninsule. [Tite-Live, Histoire romaine XXXVI, 7] Rome l’ayant une fois encore emporté, Antiochus dut verser une indemnité de guerre colossale, répartie elle aussi en plusieurs annuités. Il perdait définitivement, en outre, toute la fraction de l’Asie mineure qui faisait partie de ses États. [Polybe, Histoires XXI, 17]
Hannibal avait réussi à s’enfuir; il fut abandonné aux Romains par son dernier hôte, Prusias roi de Bithynie, et contraint au suicide. [Tite-Live, Histoire romaine XXIX, 51] Ainsi disparaissait, à l’âge de soixante-dix ans, l’adversaire le plus redoutable que Rome eût jamais connu. La grandeur de sa patrie Carthage ne devait lui survivre qu’un quart de siècle: en 146, l’année même où Corinthe était détruite, la prestigieuse cité tombait après un siège de trois ans et la population survivante – vingt-cinq mille femmes et trente mille hommes – fut réduite en esclavage. [Orose, Contre les païens IV, 23, 3, 7] Le sénat romain fit raser la ville jusqu’au sol et en déclara l’emplacement maudit. Le vainqueur rapporta à Rome une profusion d’or et une quantité innombrable de statues que les Carthaginois, au cours des temps et par de continuelles victoires, avaient apportées en Afrique de toutes les parties du monde. [Appien, Livre carthaginois CXXXV]

La République a désormais acquis sa physionomie définitive, dont elle ne changera plus jusqu’à l’accession de César au pouvoir suprême un siècle plus tard: Rome regorge des richesses conquises par ses armes; la main-d’œuvre servile issue des guerres surabonde; le Romain achève de s’éloigner du travail de la terre, soit que, petit propriétaire, il ne puisse lutter contre la nouvelle concurrence étrangère et se perde par l’expédient fatal de l’emprunt, soit que, soldat, il vive toujours davantage du butin, soit que, encore, résidant dans la Ville et assisté, il subsiste des distributions gratuites de blé et se presse au spectacle des jeux auxquels les grands prêtent un faste grandissant. Ceux-ci, descendants des patriciens des origines ou plébéiens ayant accédé aux plus hautes fonctions, forment désormais une seule aristocratie, la nobilitas – ou les optimates – qui tend à fermer étroitement ses rangs.
Entre celle-ci et la plèbe, il s’était formé à la faveur des conquêtes une troisième classe, celle des chevaliers. Cet ordre « équestre», écarté des magistratures, se tourna vers les affaires et accapara les entreprises publiques, source des plus gros profits. Il fut bientôt à même, par sa richesse, de contrebalancer l’influence de la nobilitas. Tantôt opposé à celle-ci, tantôt soutenant certains de ses membres, il faisait élire ces derniers en achetant les suffrages populaires, toujours plus vénaux.
À cette situation où le sens du bien public commençait à se perdre indistinctement chez tous les citoyens, riches et pauvres, nobles et roturiers, deux frères issus des plus grandes familles de Rome tentèrent d’apporter un remède. L’aîné des Gracques, Tibérius, porta une loi agraire en prenant conseil de certains des optimates les plus éminents et les plus intègres. Le texte en était fort accommodant pour les accapareurs de terres auxquels on demandait seulement de sortir – et moyennant une indemnité d’éviction – des domaines injustement acquis. La loi se heurta cependant à l’opposition des riches [Plutarque, Tibérius Gracchus 9, 1-3] et Tibérius paya de sa vie l’acharnement avec lequel il voulut la faire appliquer. [Appien, Guerres civiles I, 16]
Les optimates qui avaient soutenu Tibérius mirent néanmoins en vigueur la loi de celui-ci, en la limitant prudemment à des contrées où les opposants ne possédaient pas de propriétés importantes. Le jeune frère de Tibérius, Caius, reprit en l’amplifiant la réforme de son aîné. De premiers succès furent suivis d’une violente réaction où Caius perdit la vie. Sa tête avait été mise à prix – elle devait être payée son pesant d’or; l’un des assassins, ajoutant une fraude sordide à son crime, avait retiré la cervelle et coulé du plomb à la place. [Plutarque, Caius Gracchus 17, 4-5]
Le Sénat, pour légaliser les violences qui venaient de se produire, avait utilisé un moyen sans précédent, ordonnant que les magistrats veillassent à ce que la République ne subît pas de dommage. La formulation vague donnait en fait un pouvoir absolu aux bénéficiaires, et ce «sénatus-consulte ultime» fut par la suite promulgué quand l’État était jugé en danger. Jamais les représentants du parti populaire – et parmi eux César – ne reconnurent la validité de ce décret dont leurs prédécesseurs avaient été les premières victimes. De cette année 121 qui avait vu mourir Caius date l’effacement progressif de la toute-puissance du Sénat: celui-ci avait couvert, ou du moins toléré, les violences; les généraux – les imperatores – qui vont bientôt se succéder à la tête des armées en tireront prétexte pour agir plutôt en condottieres qu’en magistrats de la République.