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Fiche : L'instinct de conservation
 
 
   
 
Une idée neuve en France




«Conservatisme. Tonner contre.» C’est là ce qu’on trouve depuis un demi-siècle au moins au dictionnaire des idées reçues en politique française. Il ne saurait en être autrement, tant l’amour de ce qui change constitue désormais l’un des principaux points d’accord entre une gauche éternellement révolutionnaire et une droite moins active qu’agitée, oscillant perpétuellement entre le culte épuisé de la réforme (mode pathétique) et la fameuse rupture (mode tragi-comique).
Lorsque les uns s’arrêtent un instant de dénoncer le retour des heures sombres, c’est autant d’espace laissé aux autres pour fustiger le conservatisme inébranlable de ceux qui s’opposent à leurs projets, de sorte qu’un esprit simple, qui verrait la réalité par les yeux de ces discours antagonistes, pourrait se figurer que les hommes politiques sont en France particulièrement indécrottables, et que l’opposition des partis s’y résume à l’affrontement stérile de l’immobilisme et de la rétrogradation.
Il n’aurait pas complètement tort. Car au fond, quoi de plus permanent que ces ritournelles de dénigrement, que ces artifices rhétoriques dont le succès signale dans le discours politique contemporain la persistance d’une forme de pensée magique? En prononçant certains mots sacrés («réactionnaire», «passéistes», «conservateurs», «archéo», etc.) n’importe quel tribun de comptoir détruit sans autre forme d’argument la résistance à sa propre logique en renvoyant son contradicteur à une catégorie maudite, celle qui a cessé d’adorer le présent pour lui-même. D’où à rebours cette impression de malaise chez quelques bons esprits, plus nombreux peut-être qu’on veut bien le croire.
Certes il y a de nouveau, et depuis peu, des intellectuels réactionnaires. Le terme est à la mode, il a la saveur de la polémique et un je ne sais quoi de romantique dans l’allure auquel une certaine intelligentsia française, toute de postures, ne peut pas rester insensible. Il y a même çà et là des réactionnaires de talent, et d’autres qui essaient, tant bien que mal, de gagner leur vie en vendant de la réaction.
Le conservateur quant à lui ne bénéficie pas même de cette aura. Alors que le réactionnaire, comme le contre-révolutionnaire, comme l’anti-moderne, intègre cela même qu’il combat dans sa définition; alors que par définition sa raison d’être est dans l’adversité qu’il rencontre, le conservateur se situe en deçà – ou au-delà – de cette adversité, en deçà – ou au-delà – de la lutte elle-même. Il ne s’oppose pas, tout au contraire, il propose à peine. Tout au moins dans sa figure la plus pure, qui n’est sans doute qu’un idéal-type, il cherche simplement à continuer. Comment lui en savoir gré ? Il sort de cette lutte des idées derrière laquelle on aime tant à deviner une lutte des classes ou une lutte des générations – bref, une lutte des hommes. Il se met en retrait de ces carnages dérisoires. Il est donc logique de le rejeter aux marches de l’empire du présent.
Le conservatisme a, chez nous, mauvaise presse. Est-ce là une spécificité nationale? Si les enjeux dont il sera question dans ce livre dépassent largement le cadre français et renvoient au fond à un rapport occidental au temps qui s’est largement diffusé, il me semble que la France, matrice de l’idéal révolutionnaire et de sa propagation, a une responsabilité particulière dans les symptômes décrits plus loin, et qu’elle a poussé plus loin encore que ses voisins le déni de conservatisme: ce refus d’accorder une quelconque légitimité à une position politique fondamentale a sans doute quelque chose à voir avec notre histoire singulière.
À la fin du siècle dernier pourtant, une tentative de fédération d’esprits d’origines idéologiques diverses autour d’idées communes en matière d’instruction, de sécurité, de laïcité, de respect des institutions, etc. a eu lieu. Peut-être encore trop imprégnée du discours dont elle combattait les effets, cette fédération n’a pas osé se définir comme conservatrice, et a préféré se choisir une étiquette «républicaine» trop large (ses principaux adversaires étant tout aussi républicains, au moins au sens vague du terme) et un porte-voix trop marqué par le socialisme français (J.-P. Chevènement) pour rassembler durablement et survivre à la défaite électorale.
Ailleurs, et pas toujours très loin, certaines prises de position politique non partisanes adoptent depuis quelques années le vocabulaire de la conservation: du collectif «Sauver les Lettres» au mouvement «Sauvons la Recherche» en passant par les Refondateurs de l’Université, chez ceux qui produisent des idées en tout cas, la mode est moins à la révolution qu’au salut ou à la restauration. On aura beau jeu de reconnaître et donc de dénoncer dans cette vague ou cette vogue des réflexes corporatistes; il faut au minimum s’arrêter à ce fait d’importance que dans le désordre ou l’embarras actuel, un langage rassemble, y compris à gauche, qui est celui de la conservation.
Ce livre ne prétend pas faire l’histoire de cette position idéologique, ni la géographie ou l’ethnologie du conservatisme sous d’autres cieux. Tout au plus se bornera-t-il à constater comme point de départ que chez nos voisins les plus proches (ainsi que, par voie de conséquence, au Parlement européen) le conservatisme est bel et bien incarné dans des partis ou des hommes politiques de tout premier plan, sans que cela n’émeuve l’opinion. En France, discrédité par les compromissions terribles du régime de Vichy (qui se voulait pourtant lui aussi, à sa façon, révolutionnaire…) un certain courant de pensée conservateur a pu renaître ces dernières années de façon diffuse, sans pour autant s’incarner dans un mouvement politique ou un leader.
Et pourtant les essayistes, les philosophes, les politistes ne manquent pas qui ont ces vingt dernières années rendu à ce courant de pensée ses lettres de noblesse: d’A. Finkielkraut à P. Legendre en passant par P. Manent, R. Brague, P.-A. Taguieff, Ph. Muray, R. Girard, Ph. Reynaud, G. Châtelet, J.-Cl. Michéa, J.-P. Le Goff… la liste est longue et traverse tous les courants politiques, des philosophes, historiens ou publicistes chez qui l’on peut trouver du conservatisme au moins à l’état de traces ; et si le registre est à chaque fois différent, une même mélodie peut se faire entendre par endroit, un thème commun qui, comme la petite phrase de Vinteuil pour Swann, éveille chez le lecteur la soif d’un charme inconnu sans que rien de précis dans le champ politique ne vienne l’assouvir.
Alors que la réaction française du xixe puisait largement à son propre fonds, la chance de notre conservatisme est qu’il a été contraint par son exil intérieur à s’abreuver à d’autres sources. Anglaises ou américaines (G.K. Chesterton, G. Orwell, A. Bloom…), centre-européennes (C. Miłósz, M. Kundera, K. Kosík…), d’inspirations spirituelles variées – elles ont été l’occasion d’un souffle bienvenu et la possibilité d’un renouveau du corpus français. Dans la diversité de ces sources, la cohorte des disciples d’Edmund Husserl (H. Arendt, H. Jonas, Leo Strauss, J. Patočka, E. Levinas…) se distingue, et pourrait nous conduire à voir dans la pensée du fondateur de la phénoménologie la matrice d’un conservatisme éclairé.
Indice de ce renouveau, l’opuscule paru en 2002 sous la plume de D. Lindenberg sur les «nouveaux réactionnaires» qui signalait, sinon la naissance d’une école de pensée structurée comme telle, au moins la crainte des bien-pensants de la voir se former. Que la réaction à cette réaction (la constitution d’un index de bric et de broc) fût elle-même des plus traditionnelles ne surprendra que si l’on n’intègre pas d’emblée ces prémisses: le paradoxe français d’une révolution institutionnalisée dans le champ intellectuel et politique, et la réalisation, au-delà de toute désespérance, de la prédiction de Jouhandeau aux barricadistes de 1968 («rentrez chez vous, vous serez tous notaires»).
À l’heure où du ministre au moindre conseiller général, des huissiers de justice aux critiques littéraires du Monde, chacun fait son miel du dérangeant et du subversif, à l’heure où «scandale» est devenu un terme positif et «provoquer» un verbe intransitif, il est permis d’espérer pourtant que cette lame de fond intellectuelle connaisse un jour sa traduction politique. Jusqu’à présent pourtant, le conservatisme reste une idée neuve en France.
C’est sans doute à la génération qui vient d’en porter plus haut les couleurs, en tirant profit de ce qui fut le meilleur de la réflexion politique du tournant du siècle. Arrivant après les divers avatars récents de l’idéologie révolutionnaire (totalitaire, communautariste, pédagogique…), c’est elle aussi qui est sans doute la plus à même de le faire; mais c’est aussi celle chez qui les principes du conservatisme ont été les mieux éradiqués.
Ce livre se propose de rêver ce que pourrait être un conservatisme éclairé à la française, qui sache s’affranchir d’une certaine tradition nationale essoufflée – celle de la révolution permanente –, pour retrouver des inspirations plus fécondes – dans l’idée de renaissance notamment –, et l’assomption fondatrice d’un certain sens politique. Ce qui lui donne son objet, c’est d’abord un constat, celui de la perte générale de la foi dans l’avenir; et un postulat : la conséquence de la démesure révolutionnaire occidentale sous toutes ses formes aux xixe et xxe siècles aura été ce reflux de l’instinct de conservation.
On comprendrait mal ce petit ouvrage, écrit un siècle exactement après la profession de foi de Marinetti, en en faisant un manifeste passéiste. Il a été écrit en pensant au moins autant aux hommes de demain qu’à ceux d’hier, et appelle à sa manière aux audaces de la prospection. «Regarder en arrière pour aller vers l’avant», dit le slogan zapatiste; et c’est ce paradoxe fécond qu’il entend cultiver.