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Fiche : Essais sur le monde ordinaire
 
 
   
 
ALFRED SCHÜTZ
ET LA COMPRÉHENSION DU SOCIAL



Alfred Schütz (Vienne, 1899-New York, 19591) étudia le droit – il se consacra jusqu’à une date tardive à son travail d’avocat d’affaires – et les sciences sociales à Vienne. L’essentiel de sa vie sera d’ailleurs marqué par cette appartenance au monde des affaires et aux recherches en phénoménologie et en sciences sociales. Edmund Husserl dira de Schütz qu’il est «_un homme d’affaires le jour, un philosophe la nuit_».
Ses premières recherches, datant des années 1924-1928, se placent sous l’égide du philosophe que l’on peut qualifier de «_vitaliste_»_: Henri Bergson2#. Le bergsonisme, quoique toujours présent, occupe une place moins importante dans son premier et principal ouvrage publié en 1932_: Der sinnhafte Aufbau der sozialen Welt. Eine Einleitung in die verstehende Soziologie1 – La construction signifiante du monde social. Une introduction à la sociologie compréhensive – (Vienne, Springer Verlag, 1960)#. Ce qui ressort alors en tant que matière principale de la réflexion schützéenne relève d’une confrontation de la sociologie webérienne et de la phénoménologie husserlienne.
En réponse à l’envoi d’un exemplaire de ce travail, le maître Husserl adressa au jeune chercheur un message enthousiaste_: «_Je suis désireux de rencontrer un phénoménologue aussi sérieux et profond, un des rares qui ont pénétré au cœur du sens du travail de ma vie (un accès qui est malheureusement si difficile), et qui promet de la poursuivre en tant que véritable philosophia perennis qui seule peut être le futur de la philosophie2._»# À son invite, il se rendit à Fribourg-en-Brisgau afin de rejoindre un groupe de phénoménologues dans les travaux duquel le fondateur de la phénoménologie plaçait beaucoup d’espoirs. Husserl apprécia la collaboration du jeune chercheur au point de lui proposer de devenir son assistant. Schütz ne put cependant répondre favorablement à cette intronisation et ce, pour des raisons d’ordre familial. Les relations entre Husserl et l’initiateur d’une «_sociologie phénoménologique_» ne s’interrompirent pas pour autant, puisque ce dernier continua fréquemment à rendre visite au maître de Fribourg, avec qui il entretint un échange épistolaire régulier jusqu’à la mort de celui-ci (1938).
En cette même période, la politique, dans toute sa violence, fait irruption dans ces vies de chercheurs dramatiquement peu préoccupés par l’Histoire. Les signes annonciateurs de l’occupation de l’Autriche par les nazis conduisent alors ce juif laïc à quitter le pays. Il séjourne à Paris pendant un an, avant d’émigrer aux États-Unis en juillet 1939 (il obtiendra la nationalité américaine en 1944). À l’initiative de l’Américain Marvin Farber, il lui fut proposé de contribuer à la création de l’International Phenomenological Society, et de devenir membre de l’équipe éditoriale de la revue Philosophy and Phenomenological Research. Il fut nommé lecturer puis professeur à la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for Social Research à New York.
Venons-en maintenant aux textes. Hormis l’ouvrage majeur de 1932, les travaux de Schütz tiennent pour l’essentiel en une série d’articles aujourd’hui regroupés dans les quatre tomes des Collected Papers1#. Peu avant sa mort, il rédigeait un ouvrage devant s’intituler Die Strukturen der Lebenswelt. Les manuscrits transmis par Ilse Schütz, son épouse, ont donné lieu à trois publications. L’une d’entre elles est ici présentée sous le titre_: Quelques structures du monde-de-la-vie. Les deux autres ont pour titre_: Reflections on the Problem of Relevance1 et Die Strukturen der Lebenswelt#2.
Ces préliminaires étant posés, que faut-il entendre lorsque la notion d’une «_sociologie phénoménologique_» est évoquée_? Quelle est la nature de son objet_? Quelles seront les règles fondamentales de son approche du social_?
L’objet d’une semblable sociologie relève, bien évidemment, du domaine de la réalité sociale. Ceci posé, la difficulté reste entière. Les quatre tomes des Collected Papers proposent de définir la réalité sociale comme étant «_la somme totale des objets et occurrences au sein du monde social culturel tel que l’expérimente la pensée de sens commun d’hommes vivant leurs vies quotidiennes parmi leurs semblables, connectés avec eux en de multiples relations d’interaction3_»#. Une des tâches premières pour cette sociologie tiendra donc en une description1# des modes d’organisation de l’expérience quotidienne de la rencontre du monde et d’autrui.
Par ailleurs, ces relations d’interaction constitutives de la réalité sociale peuvent s’entendre dans leur relation aux structures subjectives de perception de l’être de cette réalité, c’est-à-dire dans des structures de conscience subjectives de l’expérience du monde. L’architectonique conceptuelle forgée par la psychologie descriptive issue de la réflexion husserlienne sera donc, en la matière, d’un grand secours en ce qu’elle apporte une philosophie de la conscience susceptible d’éclairer ces structures.
D’aucuns estimeront que Schütz emprunte par là même un dédale qui devrait l’amener à buter sur les éternelles apories d’une phénoménologie qui, pour répondre à son exigence d’apodicticité, se doit, selon son fondateur, d’opérer un travail de constitution transcendantale. L’égologie transcendantale husserlienne ne s’éloigne-t-elle pas des enjeux proprement sociologiques_? Peut-on rendre compte de l’intersubjectivité dans le cadre d’une égologie transcendantale_?
Conscient de ces difficultés, Schütz va progressivement affirmer une critique de ce thème nodal que constitue le transcendantalisme husserlien, en insistant sur les insolubles apories générées par le «_solipsisme_» transcendantal1. Désirant développer ses recherches au niveau des sciences culturelles mondaines, Schütz prend l’intersubjectivité comme une donnée ontologique, un a priori, un allant de soi structurel, et développe ses analyses en matière de description des structures de la Lebenswelt dans la sphère de l’attitude naturelle. Ce qui diffère donc d’une approche entendue en terme de phénoménologie constitutive (puisqu’il n’y a pas de travail de constitution, c’est-à-dire de restitution, par un ego pur, du «_principe ultime de toute réalité_»).
Il est à noter, par ailleurs, que dès 1932#2, la question du positionnement de ses travaux à l’endroit du transcendantalisme husserlien présentait une difficulté pour Alfred Schütz. Ce problème était brièvement évoqué en une note appendice dans laquelle le philosophe déclarait que son objet – l’analyse du phénomène du sens au sein de la vie sociale mondaine – «_ne requiert pas la réalisation d’une connaissance transcendantale qui aille au-delà de cette sphère, ou un séjour approfondi au sein de la région de la réduction phénoménologico-transcendantale3_»#. Ce que Schütz retient et développe pour son propre usage, c’est l’idée d’une description des structures de la conscience développée dans le cadre d’une psychologie intentionnelle. Il s’agit de livrer les structures d’essence du monde-de-la-vie en tant qu’il est l’objet d’interactions opérées, produites par des sujets dotés de conscience.
En outre, si l’étude portant sur la vie sociale quotidienne ne nécessite pas de constitution des phénomènes opérée dans le cadre de la sphère de la réduction transcendantale, les résultats de la description eidétique de la sphère de la conscience intime du temps1, à l’instar des conclusions de l’analyse phénoménologique produites dans cette même sphère, pourront en permanence être transposés dans le domaine de la vie sociale quotidienne. Schütz met néanmoins délibérément de côté les problèmes de subjectivité et d’intersubjectivité transcendantales, et se situe en dehors de cette «_psychologie phénoménologique_» qui, selon Husserl, est en dernière analyse une psychologie de l’intersubjectivité pure et rien d’autre qu’une «_phénoménologie constitutive du point de vue naturel2_»#. On ne peut que le féliciter de nous épargner ainsi les nébulosités d’une philosophie en quête d’une improbable «_fondation ultime_», d’une prima philosophia, ou de notions comme celle d’«_intuition des essences_». En un sens, Schütz nous rend le service incomparable de «_séculariser_» la phénoménologie.
Cette orientation phénoménologique induit, en effet, d’insondables difficultés qui tiennent, par exemple, à son incapacité consubstantielle à concevoir l’histoire1, et qui ne sont cependant pas sans laisser de profondes traces chez Schütz.
Husserl découvre l’histoire, même si la découverte est bien tardive avec sa conférence intitulée La Crise des sciences européennes et la philosophie2 (1935). Encore faut-il modérer l’ampleur de la conquête de ce nouvel horizon. Dans un contexte de montée irrésistible du nazisme, Husserl nous invite à redonner à la philosophie sa place_: être au fondement du savoir. L’enjeu est de combattre le «_positivisme_» qui serait la source de la «_détresse_» de l’époque. En détruisant les idéalités, il introduirait le cancer du matérialisme intellectuel et moral. Niant la philosophie, il ne pourrait que conduire à l’irrationalisme. Il faut dès lors reconstituer le «_lien sororal_» unissant l’humanité européenne (à la source, hellénique, de la raison, de la science et de la philosophie). Le sauvetage de l’humanité européenne par le perfectionnement infini d’une «_science des essences_» (qui respire l’intellectualisme) ne pourra convaincre que les cercles déjà convaincus. Par ailleurs, pour parler par métaphore, l’entreprise husserlienne de retour perpétuel sur les conditions de possibilités d’une phénoménologie transcendantale s’apparente au travail d’un coutelier qui affûterait indéfiniment un couteau sans jamais couper. Pour insister, on peut se demander si le projet de faire de la phénoménologie la «_science des sciences_» a abouti. Peut-on alors conclure à autre chose qu’aux limites de ce type d’approche_?
Toujours est-il que par son questionnement de la phénoménologie husserlienne, de la structure du monde-de-la-vie et plus particulièrement des structures spatio-temporelles de la Lebenswelt se révèle, chez Schütz, le dessein de fonder ce qui n’est pas interrogé dans la sociologie webérienne de l’action, c’est-à-dire les structures de la conscience#1. Plus encore, l’enjeu réside dans l’élucidation des concepts majeurs de la sociologie webérienne tels que la compréhension, le sens subjectif, l’action, le motif…, qui, selon Schütz, manquent de précision du fait même de l’absence d’une compréhension suffisamment étayée des structures de la conscience, et notamment de sa structure temporelle, du fait d’une absence de mise en équation de chacun des modes de l’agir avec une attitude spécifique de l’ego à l’endroit de l’écoulement temporel.
Une illustration de la nécessité de recourir à l’appareillage méthodologique fournie par la phénoménologie husserlienne est offerte à travers l’étude de la notion pivot d’«_action sociale_». Le «_social_» désignant une relation entre deux personnes ou plus, l’«_action_» renvoyant au comportement auquel un sens subjectif est attaché. L’«_action sociale1_»# sera donc une relation sociale entre deux personnes ou davantage, relation dans laquelle les sujets interagissent, prêtent à Autrui la capacité d’être significativement orienté vers eux, de comprendre le sens de leur action, et produisent des motifs subjectifs, des motifs en-vue-de (in-order-to-motives2)# sur leur action et sur celle d’Autrui. La notion d’action sociale renvoie ainsi à celle de sens3. Or, au cœur de ce concept de sens niche une problématique que Weber ne put développer du fait de son absence de distinction entre actio (l’action telle qu’elle est vécue dans son déroulement) et actum (l’action accomplie). À ces distinctions se noue la notion d’action projetée, révélant le vécu imaginaire, le vécu au «_future perfect tense_» de l’action à réaliser. Le modo futuri exacti réfère à la coexistence au sein de la projection imaginaire d’un acte, d’une dimension future (l’acte imaginé) et d’une dimension passée (l’expérience préalable organisée sous la forme de types accompagnant le processus projectif).
La signification de l’action se révèle alors selon trois modes. Premièrement, elle peut se manifester tandis que l’acte demeure au stade du «_pur projet_», deuxièmement, alors que l’action a débuté et se trouve en voie d’achèvement, et, troisièmement, après que l’action a été accomplie, l’acte apparaissant alors sous les traits d’un «_fait accompli_». La distinction heuristique entre sens d’un acte accompli, à savoir un sens qui a été l’objet d’un travail de mémorisation et qui est livré par un acte de réflexion a posteriori, et sens intentionné ayant opéré à l’origine de l’action concrète est intimement liée aux structures temporelles1# de l’action.
Par ailleurs, un acteur ou un chercheur, en tant que sujets, ne pouvant par définition pénétrer (de façon absolument exhaustive) le vécu intime de l’Autre, l’attribution de sens à l’action d’autrui n’aura pas la même signification que l’attribution de sens à l’endroit de ma propre action. Le monde social se comprend comme le foyer de systèmes complexes de perspectives, en tant qu’il se livre quotidiennement en régions d’anonymat et d’intimité variables, interprétées par la médiation de types (de schémas perceptifs et cognitifs) d’autant plus abstraits que la relation est d’autant plus anonyme.
Comme nous l’avons déjà indiqué, ce que l’ensemble de ces analyses manifeste n’est autre que l’ancrage temporel de la notion de sens et son lien intime avec celle de conscience. Mais être pour une conscience signifie également être dans un espace.
Dans cette perspective, la réalité sociale peut être directement éprouvée, ou être indirectement expérimentée. La réalité sociale directement expérimentée régit le champ de nos partenaires immédiats, de nos partenaires les plus proches. Les êtres lointains, à distance, que le sujet ne perçoit pas directement, relèvent quant à eux de trois sphères. Ils s’inscrivent dans le monde de mes contemporains (Mitwelt), dans le monde de mes prédécesseurs (Vorwelt), et dans celui de mes successeurs (Folgewelt)1.
Ces sphères s’accompagnent de modes de relations à autrui. À l’endroit d’un partenaire, je développe une «_orientation-vers-le-tu_» (Dueinstellung). Si cette orientation est réciproque, nous entretenons une relation de face-à-face et nous développons une «_relation-sur-le-mode-du-Nous_» (Wirbeziehung). Avec nos contemporains, nous entretenons une «_relation-vers-eux_» (Ihrbeziehung).
Dans la relation de face-à-face, j’éprouve directement, immédiatement, l’autre dans sa corporéité vivante. Spatialement, cela signifie qu’il occupe une position, un là-bas, qui renvoie à mon ici. J’occupe à travers mon corps un point zéro à partir duquel «_se positionnent_» le monde et mes semblables. En d’autres termes, le monde s’organise selon différentes sphères de proximité spatiale (immédiate, restituable ou atteignable). Deux idéalisations permettront de «_dépasser_» ces différences de perspectives_: l’«_interchangeabilité des points de vue_» et la «_congruence des systèmes de points de vue_»_; ces deux idéalisations constituant la thèse générale des perspectives réciproques.
Tout ceci conduit à un renouvellement de l’idée de «_sociologie compréhensive_».
En dépit des critiques adressées à Weber, Schütz n’en entend pas moins s’inscrire dans la démarche d’une sociologie compréhensive1# selon laquelle, à la différence de l’objet que se donnent les sciences de la nature, celui des sciences humaines produit du sens sur son propre être, sur son propre sens. Il s’agit donc d’une reprise du schéma compréhensif webérien dans lequel la compréhension typique quotidienne, c’est-à-dire la compréhension par la médiation de types susceptibles d’être interrogés dans leur relation à des motifs subjectifs, est l’objet de la compréhension interprétative sociologique. En dernière instance, à l’instar de Weber, c’est un souci d’empiricité qui incite Schütz à s’orienter d’abord vers le sens vécu subjectif.
Cependant, les constructions sont opérées par le chercheur à partir d’une position différente de celle du sujet ou des sujets engagés dans l’action. Ses constructions idéal-typiques-objectivantes «_supplantent_» la compréhension subjective propre au sujet tout en y trouvant leur source apodictique. Il faut donc distinguer, chez Schütz, trois niveaux du Verstehen_: le Verstehen en tant que forme d’expérience de la connaissance commune quotidienne, puis en tant que problème épistémologique et enfin en tant que méthode spécifique aux sciences sociales1#. On aura donc compris que la démarche valorisée n’est pas de l’ordre de la recherche d’une empathie avec l’objet d’étude, méthode qui peut assurément être rattachée au patronage de Wilhelm Dilthey, mais en aucune façon à celui de Max Weber.
Alfred Schütz estime ainsi que les méthodes prônées par les courants de pensée behavioristes et positivistes relèvent d’une logique propre à d’autres champs que celui des sciences sociales_; elles aboutissent en conséquence à la «_substitution d’une réalité fictive à la réalité sociale1_»#. Cette substitution se manifeste dans le système de productions d’idéalisations et de mise en forme du monde social, qui élimine intentionnellement le motif subjectif en tant que «_facteur pauvre_» du point de vue de la signification. C’est vers cet «_homme oublié2_» que Schütz entend faire retour dans la mesure où l’enjeu explicatif propre à la sociologie lui semble devoir se dérouler à partir de l’interrogation suivante_: «_Que signifie le monde social pour l’acteur tel qu’on l’observe dans ce monde, et qu’a-t-il voulu signifier par son agir3_?_» «_La sauvegarde du point de vue subjectif est la seule garantie (cependant suffisante) que le monde de la réalité sociale ne se verra pas substituer un monde fictif inexistant construit par l’observateur scientifique4_»#, que la sociologie est une science et non une idéologie.
En définitive, un souci d’empiricité et de scientificité est revendiqué par opposition à une métaphysique inavouée introduisant subrepticement un système d’arrière-mondes. Le souci d’empiricité qui se révélait chez Weber à travers la recherche par la méthode compréhensive d’un renvoi réflexif entre activité interprétative (par le biais de la recherche de causalités, de régularités typiques) et activité sociale, dans la mesure où elle s’accompagne d’un ou de sens visés, constitue l’un des socles de l’entreprise schützéenne. L’adoption du point de vue subjectif doit donc être entendue sur le mode de la réponse aux questions suivantes_: que peut-on comprendre empiriquement, connaître apodictiquement en sciences sociales_? Quelle est la source mondaine première, originelle, productrice de sens_?
Ceci étant, en quel sens cette construction théorique, prenant pour point d’Archimède le point de vue subjectif, garantira-t-elle davantage le bon exercice d’une démarche scientifique et empirique que celle qui part, par exemple, des «_faits sociaux_» (Durkheim)_? Ne devrait-on pas plutôt considérer qu’il existe, dans la démarche scientifique propre à la sociologie, un double niveau_: celui de la vérifiabilité et de la réfutabilité des énoncés (lié à l’usage de méthodes, de techniques, communément reçues par la collectivité des chercheurs), et celui des conceptions générales, des métathéories qui orientent l’approche d’un objet (et qui sont soumises à des contraintes logiques_: contrainte de cohérence, respect de la neutralité axiologique…)_? Toute la difficulté tient alors à ce que ce second niveau, s’il souffre le débat, échappe pour l’essentiel (même si, progressivement, telle ou telle notion peut être communément rejetée) à la possibilité de départager les opinions. En d’autres termes, Schütz nous présente ici le second niveau de la démarche scientifique (l’adhésion à une métathéorie) sous les traits du premier niveau (la vérifiabilité des énoncés).
L’empire de difficultés qu’ouvre l’orientation proposée par notre auteur tient, en outre, et plus essentiellement (au regard de son projet), à la réduction de la sociologie à une psychologie sociocognitive pour laquelle la compréhension du social n’est autre qu’une restitution des structures logiques, des structures d’essence de la relation d’un sujet (point zéro de l’analyse) avec le monde. C’est ici que l’on retrouve, par exemple, l’absence de prise en compte de l’histoire, de la politique, ou, pour introduire une nouvelle dimension, du désir. Et c’est peut-être pour cette raison que l’appellation «_sociologie phénoménologique_» tient plus de l’ordre de la facilité de langage que de l’évocation d’une quelconque école sociologique, ou même d’un courant de pensée.
Pour finir, indiquons que le projet schützéen sera ici décrypté à l’aune de l’imbrication des thèmes majeurs qui viennent d’être évoqués_: une lecture de la phénoménologie husserlienne (voir chapitre IV «_L’importance de Husserl pour les sciences sociales_»), la description des structures fondamentales du monde-de-la-vie1 (voir chapitre_III «_Quelques structures du monde-de-la-vie_»), une théorie de l’action (voir chapitre II «_Choisir parmi des projets d’action_») et des principes méthodologiques étroitement imbriqués à la nature de l’objet disséqué par la sociologie compréhensive (voir chapitre I «_Le problème de la rationalité dans le monde social_»).

Thierry Blin,
université Montpellier-III.